Pendant que j'examine l'horizon, Johansen s'écrie tout à coup: «Les kayaks s'en vont à la dérive!» A toute vitesse nous courons vers la rive. Les canots sont déjà à une certaine distance du bord et filent rapidement vers le large. La drisse avait cédé!
«Prends ma montre,» dis-je à Johansen.
Et, en un clin d'œil, je me débarrasse des vêtements les plus gênants pour pouvoir nager plus facilement. Je n'ose me dévêtir complètement de crainte d'une crampe. Et, d'un bond, je saute à l'eau.
Le vent soufflait de terre et poussait rapidement les kayaks vers la pleine mer. L'eau était glacée; mes vêtements entravaient mes mouvements et les canots s'éloignaient toujours. Loin de gagner du terrain, j'en perdais. Il me semblait presque impossible de pouvoir les rejoindre. Mais avec eux disparaissait tout espoir de salut, tout ce que nous possédions, nous n'avions même pas sur nous un couteau. Que je fusse noyé ou que je regagnasse la rive sans les kayaks, le résultat était le même.
Donc, me raidissant, je fais un effort terrible. Le salut est à ce prix. Quand je me sens fatigué, je nage sur le dos. Dans cette position, j'aperçois Johansen qui se promène fébrilement sur la glace. Le pauvre ami, il ne peut rester en place; sa position lui paraît affreuse, d'être ainsi condamné à l'impuissance, et il n'a guère espoir de me voir réussir. S'il se fût jeté à l'eau à son tour, cela n'aurait pas avancé les choses. Plus tard, il me raconta que cette attente terrible avait été le moment le plus pénible de sa vie.
Quand je me retournai, je vis que j'étais plus près des kayaks. Cela me redonna du courage et je redoublai d'efforts. Malheureusement, l'engourdissement et l'insensibilité envahissaient mes jambes; bientôt il me sera impossible de les mouvoir… Maintenant la distance n'est plus longue; si je puis tenir encore quelques instants, nous serons sauvés. En avant donc! Mes brassées deviennent de plus en plus courtes: encore un effort, et je rejoindrai les embarcations.
Enfin! j'empoigne un ski disposé en travers de l'arrière et j'arrive tout contre les canots. Nous sommes sauvés. J'essaie de grimper à bord, mais mon corps raidi par le froid refuse tout service. Un instant je pensai que j'arrivais trop tard, je touchais le but sans pouvoir le saisir.
JE RÉUSSIS A PASSER UNE JAMBE
Après un instant d'anxiété terrible, je réussis à passer une jambe par-dessus le traîneau placé sur le pont, et à l'aide de ce point d'appui parvins à grimper à bord. Aussitôt je pris la pagaie, mais tout mon corps était devenu si raide que je pouvais à peine la manœuvrer. Il n'était pas facile de ramer seul dans cette double embarcation; il fallait faire un va-et-vient constant entre les deux canots pour donner tantôt à droite tantôt à gauche des coups de pagaie. Certes, si j'avais pu séparer les kayaks et ramer dans l'un en remorquant le second, la manœuvre eût été plus aisée. Dans ma position, un pareil travail était impossible; avant de l'avoir terminé, je serais tombé raide de froid. D'ailleurs, ramer était le meilleur moyen de me réchauffer. Tout mon corps était comme insensible. Lorsque soufflaient des bouffées de brise, j'avais l'impression d'être transpercé, je grelottais, mes dents claquaient, j'étais littéralement transi. Néanmoins je pouvais encore manier la pagaie.