L'explosion de six fourneaux de mine creusés à l'avant n'amena aucune désagrégation dans notre prison de glace. De nouvelles tentatives n'ayant pas été plus heureuses, nous résolûmes d'attendre des circonstances meilleures.
Pendant les deux premières semaines de janvier, le temps fut très clair et très froid; le thermomètre descendit à 40° et 50° sous zéro. Le 15 janvier, il s'abaissa même à −52°. Durant la seconde moitié de ce mois, une hausse de température se produisit, suivie d'une baisse au commencement de février. Le 13 février, le thermomètre redescendit à −48°, pour remonter ensuite à la fin du mois jusqu'à −35° environ. Le 5 mars, −40°. A partir de cette dernière date, un réchauffement rapide fut constaté. Le 12, nous notâmes −12° et le 25, −6°. Avril fut relativement froid, environ −25°; le 13, −34°. La première semaine de mai, également, ne fut pas précisément chaude. A cette époque, le thermomètre oscilla entre −20° et −25°. La température se radoucit ensuite, et, après avoir marqué −14°, le thermomètre s'éleva, le 21, pour la première fois de l'année, au-dessus du point de congélation (+0°,9).
A différentes reprises, nous eûmes l'occasion d'observer des changements de température très brusques. Le 21 février, dans la matinée, le ciel était couvert, et un vent très frais soufflait du sud-est. Dans l'après-midi, la brise mollit (Vitesse: 4m,20 à la seconde) après avoir sauté au sud-ouest. En même temps, le thermomètre qui, le matin, s'élevait à −7°, tomba à −25°; quelques minutes avant la saute du vent, il avait même marqué −6°. Sur ce phénomène, mon journal renferme le passage suivant: «Après une promenade sur le pont, avant de redescendre dans le carré, j'allai examiner la situation à l'arrière. En passant la tête hors de la tente, je sentis une bouffée d'air si chaud, que je crus à un incendie à bord. Je ne tardai pas à reconnaître que cette impression provenait de la haute température extérieure. Sous la tente, le thermomètre marquait −19°; exposé à l'air, il montait, au contraire, à −6°. Pendant quelque temps nous nous promenâmes, aspirant à pleins poumons cet air tiède qui nous caressait agréablement la figure.»
Le 8 mars, nous éprouvâmes également une saute semblable de température. Le matin, le ciel était nuageux, avec une brise fraîche de l'E.-N.-E.; à trois heures, le vent tomba, puis, à six heures, recommença à souffler légèrement du S.-S.-E. En même temps, la température monta de −26° à −8°.
Pendant notre troisième hiver au milieu de la banquise, la dérive donna des résultats excellents, notamment en janvier et au commencement de février. Durant ces six semaines nous avançâmes du 48° au 25° de Long. Est., sous le 84°50′. Le mouvement de translation fut particulièrement rapide du 28 janvier au 3 février, sous l'influence d'une brise d'est constante, très fraîche. Le 2, elle souffla même en tempête; ce jour-là, la vitesse du vent atteignit de 17 à 20 mètres à la seconde, dépassant même quelquefois ce chiffre dans les rafales. Ce fut la seule bourrasque que nous éprouvâmes pendant tout le voyage.
Le 18 février, après avoir atteint le 23°28′ Long. Est. sous le 84°20′, le Fram revint, le 29, au 27° de Long. Est. La dérive vers l'ouest fut ensuite plus lente, mais, en revanche, plus marquée dans la direction du sud. Le 16 mai, nous nous trouvions par 83°45′ de Lat. N. et 12°50′ de Long. Est.
Le 28 février, nous tuâmes deux ours. Depuis bientôt seize mois nous étions privés de viande fraîche, et depuis quatre mois nous n'avions pas réussi à tuer un de ces animaux.
Le 4 mars, nous revîmes le soleil. La veille, il s'était élevé au-dessus de l'horizon, mais les nuages nous avaient empêchés de le distinguer.
Pendant ce nouvel hivernage, toutes les observations scientifiques habituelles furent exécutées avec le même zèle et la même ponctualité que les années précédentes. Durant cette période, nous exécutâmes des sondages, sans réussir à atteindre le fond, avec une ligne de 3,000 mètres.
A mesure que le printemps approchait, des crevasses apparaissaient de plus en plus nombreuses autour du navire. Il était donc temps de nous préparer à nous frayer un passage, dès que la banquise serait suffisamment disloquée. A différentes reprises pendant le cours de l'hiver, l'ouverture brusque de canaux nous avait obligés à changer de place les dépôts. Les fissures plus ou moins larges qui se formaient maintenant de tous côtés, pouvant mettre en danger les approvisionnements laissés sur la glace, je pris le parti de les rentrer dans la cale.