Dès que le Fram est mouillé, je vais à terre et de suite me dirige vers le bureau télégraphique. A cette heure matinale il est, bien entendu, fermé. Je frappe vigoureusement à toutes les portes; une tête paraît à une fenêtre, et s'écrie: «Qu'y a-t-il? Est-ce l'heure de faire un pareil bruit!—Soit, répondis-je immédiatement, seulement veuillez avoir la bonté de m'ouvrir, je viens du Fram.» Aussitôt l'employé s'habille en toute hâte, et bientôt m'introduit dans son bureau. En quelques mots je lui raconte notre délivrance et notre désappointement en arrivant au Spitzberg de n'avoir point appris le retour de Nansen.
«Nansen, mais je puis vous donner de ses nouvelles, me répondit mon interlocuteur. Il est arrivé le 13 août à Vardö, et est actuellement à Hammerfest. Aujourd'hui il partira probablement pour Tromsö, à bord d'un yacht anglais.
—Comment! Nansen est arrivé?» et d'un bond je suis dehors pour porter la bonne nouvelle aux camarades.
En l'honneur de cet heureux événement nous poussons des hurrahs, nous tirons des salves. Maintenant notre joie est sans mélange. L'allégresse est indescriptible.
A dix heures du matin nous nous remettons en route, et le soir même mouillons à Tromsö. Le lendemain, le yacht de sir George Baden Powell, l'Otaria, amenait Nansen et Johansen. Après une séparation de dix-sept mois, tous les membres de l'expédition se trouvaient de nouveau réunis.
CONCLUSION
Actuellement je ne puis présenter qu'un résumé très sommaire des résultats obtenus par l'expédition polaire norvégienne. Si abondante est la moisson d'observations scientifiques par nous recueillie que l'étude de ces matériaux par les spécialistes ne pourra être publiée de si tôt.
En premier lieu, nous avons constaté que l'Océan qui enveloppe le Pôle et au milieu duquel se trouve ce point mathématique, est très profond et non pas un bassin recouvert d'une mince tranche d'eau et parsemé de terres et d'archipels, comme on le croyait jusqu'ici. Il est la continuation des fosses abyssales de l'Atlantique ouvertes entre le Grönland et le Spitzberg. L'étendue de cet océan ne peut, encore aujourd'hui, être fixée avec certitude. D'après nos observations, il se prolonge au nord de la terre François-Joseph et, très vraisemblablement, il comprend en outre la mer située à l'est des îles de la Nouvelle-Sibérie. Durant sa dérive, la Jeannette ne trouva-t-elle pas les plus grands fonds qu'elle ait sondés, à mesure qu'elle avançait vers le nord? Diverses raisons me portent à croire que ces abîmes océaniques s'étendent également à une grande distance vers le nord. D'abord, soit pendant notre dérive sur le Fram, soit au cours de notre expédition vers le nord, nous n'avons observé aucun indice du voisinage d'une terre importante. Partout, notamment dans la direction du Pôle, la glace semblait se mouvoir librement. En second lieu, tandis que la brise refoulait péniblement la banquise vers le sud-est, la vitesse de la dérive, aussitôt qu'un vent de sud soufflait, devenait très rapide vers le nord. Si une terre eût existé de ce côté, très certainement elle eût arrêté ce mouvement. Enfin, la présence des énormes masses de glaces flottantes qui filent au sud, le long de la côte orientale du Grönland, vient à l'appui de mon hypothèse. Des banquises aussi étendues ne peuvent provenir que d'une mer beaucoup plus large que celle que le Fram a traversée. Si notre navire, au lieu de gagner les eaux libres, au nord du Spitzberg, avait continué sa dérive, il serait parvenu en vue du Grönland oriental. Probablement, il n'aurait pu approcher de la côte, arrêté dans cette direction par une large nappe de glace. Cette glace doit provenir d'une mer située au nord de celle que nous avons parcourue. Par contre, il est très vraisemblable que, de l'autre côté du Pôle, l'archipel américain se prolonge vers le nord à une grande distance au delà des dernières terres connues.
Un des principaux résultats de notre voyage a été la découverte de l'itinéraire suivi par les banquises en dérive à travers le bassin arctique depuis le détroit de Bering jusqu'à l'Atlantique. A la place de la calotte de glace massive et immobile que les géographes plaçaient autour du Pôle, nous avons trouvé des masses de glace en perpétuel mouvement.
La dérive des glaces polaires est déterminée en grande partie par les vents. Dans l'Océan Arctique de Sibérie, les brises dominantes soufflent du sud-est et de l'est, et, au nord du Spitzberg, du nord-est; par suite, la translation des banquises s'opère dans ces directions. Nos observations prouvent de plus l'existence d'un faible courant suivant la même direction.