Ce serait folie que d'essayer de remonter l'Olonek à une époque aussi avancée de la saison. D'abord, il n'est pas certain que nous puissions entrer dans le fleuve; en second lieu, si, par malheur, nous nous mettions au plein, cela serait une terrible aventure. Je serais certes très heureux de renforcer ma meute[3], mais je risquerais un hivernage dans cette région. Ce serait une année de perdue; le jeu n'en vaut pas la chandelle. En avant donc vers les îles de la Nouvelle-Sibérie!
[3] Des chiens de la Sibérie orientale destinés à l'expédition avaient été amenés à l'embouchure de l'Olonek par les soins d'un négociant sibérien (voir [plus haut, p. 20]).
16 septembre.—Route au N.-O. (du compas) à travers une mer libre. Aucune glace en vue; plus au nord, la couleur foncée du ciel indique également l'absence de banquise. Temps doux; température de la mer +1°,64. Courant contraire qui nous porte dans l'ouest; par suite de cette dérive, nous nous trouvons toujours à l'ouest de notre point estimé. Plusieurs vols d'eiders.
18 septembre.—Route au nord dans l'ouest de l'île Bielkov. Mer libre, bon vent d'ouest, temps clair; le Fram avance rapidement. Maintenant le moment décisif approche. Si la théorie sur laquelle repose toute l'expédition est exacte, nous devons prochainement rencontrer un courant portant dans le nord. Nous sommes par 75°30′ Lat. N.; pas trace de banquise! Dans la soirée, j'aperçois à la surface de la mer des taches blanches très régulières, peut-être les îles Bielkov et Kotelnoï, qui doivent être couvertes de neige. Malgré mon désir de visiter ces terres si intéressantes et d'inspecter les dépôts laissés à notre intention par le baron de Toll, je poursuis ma route. Les heures sont si précieuses!
Que nous apportera demain: l'espérance ou la désillusion? Si tout tourne bien, nous pouvons atteindre l'île Sannikov, une terre inconnue! Quelle joie de voguer ainsi vers des régions mystérieuses sur une mer que n'a jamais sillonnée aucun navire.—L'air est si doux que nous pourrions nous croire à des centaines de milles plus au sud.
19 septembre.—Jamais je n'ai vu plus belle navigation. Poussé par le vent et par l'hélice, le Fram avance toujours, et toujours la mer libre! Combien cela durera-t-il? Instinctivement l'œil se tourne vers le nord. C'est regarder dans l'avenir. La même tache sombre, indice de l'absence des glaces, persiste à l'horizon. Depuis le 6 septembre, la fortune nous est favorable. On ne se doute guère, en Norvège, qu'à ce montent nous faisons route droit vers le pôle à travers une mer libre, et que nous nous trouvons aussi loin au nord. Si il y a deux jours seulement, on m'avait prédit pareille chance, j'aurais refusé d'y croire. Toute la journée nous marchons à vitesse réduite, de crainte de donner inopinément sur quelque chose—terre ou glace. Nous sommes maintenant par 77° Lat. N.—Jusqu'où irons-nous ainsi? J'ai toujours dit que je serais satisfait, si nous arrivions au 78° Lat. N.; mais Sverdrup est plus difficile, il parle du 80°, même du 84° et du 85°. Il croit sérieusement à l'existence de la fameuse mer libre du pôle, rêve des géographes en chambre dont il a lu les ouvrages, et il y revient sans cesse en dépit de mes railleries. Je me demande si véritablement je ne suis pas le jouet d'une illusion, si je ne rêve pas.
20 septembre.—Ce matin, je suis brutalement tiré de mon rêve. Tandis que, penché sur mes cartes, je songeais à la prochaine réalisation de mes espérances,—nous étions près du 78° Lat. N.,—le Fram éprouve tout à coup un choc. D'un bond je suis sur le pont, et que vois-je devant moi, à travers la brume? une large et compacte nappe de glace. Juste à ce moment, le soleil perce les nuages, vite le sextant! L'observation nous place par 77°44′ Lat. N.
LE Fram EN MER LIBRE
Dans la pensée de pouvoir avancer encore plus loin, je fais route au nord-ouest, le long de la banquise. Toute la journée brume: impossible de reconnaître si une terre se trouve dans ces parages, comme semble l'indiquer la présence de vols de petits échassiers.