LES RAYONS DE LA LUNE JOUENT SUR LA SURFACE DE L'EAU

28 décembre.—En avant du Fram, dans une direction perpendiculaire à celle de son gisement, s'est ouvert un chenal; la glace formée à sa surface la nuit dernière porte des traces de pression. Nous ne prêtons pas la moindre attention à tous ces mouvements de la banquise qui ont causé tant d'émois à nos prédécesseurs. Aucun préparatif n'a été fait à bord en vue d'un accident. Nous n'avons sur le pont ni vivres, ni tente, ni équipement prêts à être débarqués. Et ce n'est pas par négligence; mais nous n'avons pas lieu de craindre les convulsions de la glace. Nous avons pu apprécier la résistance de notre bâtiment, et notre confiance en lui est absolue. Contre sa coque inébranlable, les blocs les plus durs viennent s'aplatir et perdre leur force d'impulsion.

De l'avis de tous les explorateurs, la longue nuit de l'hiver arctique exercerait l'influence la plus pernicieuse sur l'organisme et déterminerait fatalement l'éclosion du scorbut parmi les équipages. Un marin anglais avec lequel je m'entretins de cette question avant mon départ fut particulièrement pessimiste. «Non, jamais, assurait-il, une expédition polaire ne pourrait échapper au scorbut; c'était là un mal inévitable; tous les chefs de mission qui prétendaient en avoir été indemnes, avaient simplement donné un autre nom à la terrible maladie.» Maintenant, je suis en mesure de réfuter cette opinion par notre expérience. La nuit polaire n'a eu aucune influence débilitante ou déprimante sur moi; tout au contraire, pendant cet hivernage, j'ai l'impression de rajeunir. Cette vie régulière me convient parfaitement; jamais je ne me souviens avoir été en meilleure santé. Bien plus, je recommanderai les régions arctiques comme un excellent sanatorium pour les personnes affaiblies ou atteintes d'affections nerveuses.

J'en viens même à avoir honte de nous; ces terribles souffrances de la longue nuit de l'hiver polaire, décrites en termes si dramatiques par nos prédécesseurs, nous n'en éprouvons aucune. Elles sont pourtant bien nécessaires pour donner de l'intérêt à une relation d'expédition arctique! Si cela continue ainsi, qu'aurons-nous à raconter au retour? Tous mes compagnons sont également gros et gras; aucun d'eux n'a la mine pâle et les joues caves traditionnelles des hiverneurs polaires, et chez eux pas trace d'abattement. Écoutez seulement dans le carré l'animation des conversations et les éclats de rire. Cet excellent état sanitaire et moral, nous le devons à la qualité et à la variété de notre ordinaire, à la bonne ventilation du navire, à nos fréquentes promenades en plein air, à l'absence de tout surmenage physique, enfin aux quotidiennes distractions que nous apportent la lecture et les jeux. Notre système de vie en commun, sans aucune inégalité de traitement pour les divers membres de l'expédition, a également exercé la plus heureuse influence.

LA LECTURE DE L'ANÉMOMÈTRE

Plusieurs de mes camarades se plaignent d'insomnie. Le manque de sommeil est aussi, dit-on, une conséquence inévitable de l'obscurité de l'hiver arctique. Pour mon compte je n'en ai jamais souffert; je ne fais pas, il est vrai, la sieste dans l'après-midi, comme la plupart de mes compagnons. Après avoir dormi plusieurs heures dans la journée, mes camarades ne pouvaient s'attendre à ronfler ensuite toute la nuit. L'homme ne peut toujours dormir, disait justement Sverdrup.

31 décembre.—Voici le dernier jour de l'année. Une longue année, qui nous a apporté et beaucoup de bien, et beaucoup de mal! Elle a débuté par le bien, par la naissance de la petite Liv, un bonheur si étrange que d'abord j'y pouvais à peine croire. Ensuite est venue l'heure triste du départ. Nulle année n'a apporté une peine plus lourde que celle-là. Depuis, ma vie n'est qu'une longue attente. Comme l'a dit le poète: «Veux-tu ignorer les peines et les soucis, n'aime jamais.»

L'attente! il y a des maux pires!