Vieille année, tu m'as apporté la déception; tu ne m'as pas conduit aussi loin vers le nord que je l'avais espéré. Après tout, tu aurais pu me traiter encore plus mal. Mes calculs ne se sont-ils pas réalisés en partie? Le Fram n'a-t-il pas été poussé dans la direction désirée? Une seule chose me contrarie; la multiplicité des zigzags de la dérive.

Une nuit magnifique termine l'année. Au-dessus de la grande étendue blanche, le ciel d'une incomparable pureté n'est qu'un scintillement d'étoiles, illuminé par le flamboiement silencieux de l'aurore boréale, et sur ce fond de paillettes brillantes, le Fram détache en vigueur sa masse noire argentée de givre.

Tout naturellement, grande réjouissance dans la soirée. A minuit, j'adresse à mes compagnons une courte allocution de circonstance, les remerciant de leur bon esprit de camaraderie et de leur confiance. Ensuite chants et lecture de poésies.

3 janvier 1894.—La température varie entre −39° et −40°!!! Par un pareil froid, la lecture des instruments de météorologie n'est pas précisément agréable, surtout celle des thermomètres à maximum et à minimum placés dans le «nid de corbeau». Plus pénibles encore sont les observations astronomiques exécutées tous les deux jours. Pour manier les petites vis très délicates des instruments, naturellement Hansen et son aide doivent être dégantés, d'où de fréquentes congélations aux mains. Souvent le froid est tellement pénétrant que les observateurs doivent interrompre leur travail pour battre la semelle et pour se frapper les bras. Et cependant, jamais ils ne veulent avouer leurs souffrances. «Hansen, il ne fait pas chaud là-haut, lui demandons-nous, lorsqu'il rentre au carré.—Ma foi non, cependant la température est, je vous assure, très supportable.—Soit, mais vous avez les pieds gelés.—Non, en vérité, je ne puis le dire, j'ai seulement un peu froid aux doigts.» En effet… deux de ses doigts sont «mordus», et il s'obstine à refuser les gants en peau de loup que je lui offre. Aujourd'hui, le temps est trop doux pour une telle précaution, affirme-t-il.

Un jour, par 40° sous zéro, Hansen monta sur le pont en chemise et en caleçon pour une lecture d'instrument. Et des explorateurs ont affirmé l'impossibilité d'exécuter des observations par de pareilles températures!

4 janvier.—L'aube me semble plus claire, mais, peut-être est-ce par un effet de mon imagination? Je suis de très belle humeur, bien que nous dérivions encore vers le sud. Après tout, qu'importe? Peut-être dans cette direction notre expédition ne sera-t-elle pas moins fructueuse pour la science? En attendant, je connais maintenant la nature du bassin polaire. La mer profonde à travers laquelle nous dérivons est un prolongement des grandes fosses atlantiques. Mes prévisions se trouveraient vérifiées complètement, si seulement nous avions un vent favorable. Bien d'autres, avant nous, n'ont-ils pas attendu une bonne brise! Au fond, ce désir d'atteindre le pôle est une suggestion du démon de la vanité.

La vanité? n'est-ce pas une maladie d'enfant qui devient plus aiguë avec les années et qui pourtant devrait disparaître?

Tous mes calculs, à l'exception d'un seul, se sont trouvés justes. Nous avons suivi notre route le long de la côte de Sibérie, en dépit de toutes les prédictions défavorables; nous sommes parvenus au nord plus loin que je n'avais osé l'espérer et juste à la longitude que je souhaitais atteindre; comme je le désirais, nous avons été pris dans les glaces, et le Fram a supporté sans la moindre avarie toutes les pressions, alors que les explorateurs les plus expérimentés avaient affirmé sa perte certaine. Enfin, notre hivernage sur cette banquise en dérive est bien moins pénible que celui des précédentes expéditions. Notre vie ressemble à celle que nous mènerions en Norvège. Tous réunis dans une même pièce, nous formons comme un petit coin de la patrie.

Le seul point sur lequel mes calculs se sont trouvés en défaut est, je ne puis le cacher, d'une très haute importance. Le plus grand fond rencontré par la Jeannette n'était que de 164 mètres; je croyais donc l'Océan polaire peu profond et supposais par suite l'action des courants très sensible dans cette mer et l'apport des fleuves sibériens capable de repousser la banquise très loin vers le nord. Aussi, grand a été mon étonnement de trouver dans cet Océan des abîmes atteignant 1,800 mètres au moins et peut-être même le double. Au milieu d'une pareille masse d'eau un courant, s'il existe, doit être très faible. Mon seul espoir maintenant est dans les vents. Christophe Colomb a découvert l'Amérique par suite d'un faux calcul, dont il n'était pas d'ailleurs responsable. Seul, le ciel sait où nous conduira mon erreur. Mais, en vérité, je le dis: le bois flotté de provenance sibérienne qui se rencontre sur les côtes du Grönland ne peut mentir; nous devons donc suivre le même chemin que lui.

8 janvier.—La petite Liv a aujourd'hui un an. A la maison c'est grande fête. Que ne donnerai-je pour te voir aujourd'hui, cher petit être? Tu m'as sans doute oublié depuis longtemps et tu ne sais plus ce que c'est qu'un père? Tu le sauras un jour de nouveau.