Dans l'après-midi, Vénus apparaît pour la première fois au-dessus de l'horizon. Entourée d'une auréole rouge, elle éclaire le grand désert glacé comme un phare puissant… C'est l'étoile de Liv, comme Jupiter est l'étoile du foyer. Un pareil jour ne peut nous apporter que joie et bonheur. En effet, nous dérivons vers le nord; nous sommes certainement au delà du 79°.

15 janvier.—Un bon pas vers le nord. Hier nous étions par 79°19′ et 137°31′ Long. E.—Dans la journée je fais une longue excursion à pied. La glace est unie, excellente pour le traînage; à mesure que j'avance, elle devient de plus en plus plane. Plus j'examine cette banquise et plus mûrit dans ma tête un projet auquel j'ai depuis longtemps déjà souvent réfléchi. Sur une telle glace il serait possible d'atteindre le pôle avec des traîneaux et des chiens, en laissant le navire poursuivre sa route vers la Terre François-Joseph, le Spitzberg ou le Grönland. Ce serait une entreprise facile pour deux hommes… En tous cas, il serait prématuré de partir au printemps prochain. Je dois d'abord connaître les résultats de la dérive pendant l'été. En second lieu est-il juste d'abandonner les autres? Si je réussissais à revenir en Norvège et que mes compagnons périssent avec le Fram! Mais, d'autre part, n'est-ce pas pour explorer le bassin polaire que l'expédition est partie, et n'est-ce pas dans ce but que le peuple norvégien a libéralement donné son argent? Mon devoir est de faire tous les efforts possibles pour arriver au but… Pour le moment il faut attendre les événements.

Jeudi 18 janvier.—Vent de S.-S.-E., de S.-E., et d'E.-S.-E., Vitesse de 5 à 6 mètres par seconde. Ces grandes brises déterminent presque toujours une hausse du thermomètre; aujourd'hui il monte à −25°. Moins violents, les vents du sud produisent un refroidissement de l'air, tandis que ceux de la partie nord, lorsqu'ils sont faibles, amènent une élévation de température. Payer attribue l'échauffement des couches d'air observées, par les brises fraîches, à leur passage au-dessus de nappes d'eau libre. Cette explication ne me semble pas exacte, surtout dans cette région où il existe peu ou point d'ouvertures dans la banquise. A mon avis, cette hausse de température serait déterminée par l'arrivée, à la surface de la terre, de nappes d'air provenant des hautes régions de l'atmosphère. L'air des régions supérieures doit, en effet, avoir une température plus élevée que celle des nappes ambiantes à notre globe, refroidies par la radiation des neiges et des glaces. En second lieu, en descendant, l'air subit un échauffement en raison de l'augmentation de pression qu'il éprouve.

23 janvier.—Ce matin, lorsque je monte sur le pont, Caïaphas aboie furieusement dans la direction de l'est. Il doit y avoir quelque animal de ce côté. Muni seulement d'un revolver, je pars à la découverte, accompagné de Sverdrup. Aussitôt le chien file devant nous, toujours en donnant de la voix. J'examine soigneusement les environs; impossible de rien distinguer. Caïaphas aboie toujours et pointe les oreilles. D'une seconde à l'autre je m'attends à voir surgir un ours. Nous voici sur le bord de l'ouverture voisine du navire; notre chien avance lentement et avec précaution, puis s'arrête en grognant sourdement. Évidemment nous approchons du gibier. Je grimpe sur un hummock, et devant moi j'aperçois quelque chose de sombre qui semble remuer. «Un chien noir, dis-je à Sverdrup.—Mais non, répond-il, c'est un ours.» Ce que j'ai pris tout d'abord pour un chien est seulement la tête de la bête; sa démarche est bien celle de l'ours, mais cet ours blanc est terriblement noir. Je m'avance vers lui, le revolver à la main, prêt à lui envoyer mes six balles dans le museau, lorsque je vois l'animal se lever, et du coup je reconnais un morse. L'énorme bête se jette aussitôt à l'eau et plonge, puis après être revenue à la surface et s'être ébrouée, reste à nous regarder. Inutile d'envoyer des balles de revolver à un pareil monstre; autant essayer de prendre une oie sauvage en lui déposant le fameux grain de sel sur la queue. Quel dommage que nous n'ayons pas un harpon! Nous revenons en toute hâte à bord chercher les armes nécessaires; le temps de les préparer, le gibier a disparu. Jamais auparavant, que je sache, on n'avait rencontré un morse sur la banquise en pleine mer.

Bonne dérive vers le nord. 79°41′ Lat. N. 135°29′ Long. Est.

25 janvier.—En me promenant j'atteins la fin de l'ouverture située à l'est du Fram; sa longueur n'est pas moindre de 11 kilomètres. Au retour de cette excursion, la banquise commence à s'agiter. La jeune glace qui couvre le chenal se brise sous mes pas et s'amoncelle en deux hautes murailles avec des bruits étranges. Tantôt on croit entendre un gémissement de chien, tantôt un fracas de puissante chute d'eau. A différentes reprises le passage m'est fermé, soit par la brusque ouverture d'une nappe d'eau, soit par le soulèvement d'un monticule de blocs. La partie de la banquise où est enfermé le Fram, située au sud de nous, paraît être poussée vers l'est, à moins que ce ne soit la portion du pack sur laquelle nous nous trouvons qui dérive dans l'ouest.

27 janvier.—Le jour augmente sensiblement. A midi on peut lire les caractères d'un journal. Le soir, pendant deux heures, très violentes pressions. Les glaces craquent et se brisent dans des heurts terribles, et leurs débris s'empilent en hautes murailles le long des rives du lac. On entend venir le grondement… il approche de plus en plus… le navire éprouve des chocs violents; il semble qu'il soit soulevé par des vagues de glace arrivant par l'arrière. Les hummocks à tribord grincent, le bruit devient assourdissant. Une accalmie se produit et je regagne le carré. A peine me suis-je remis au travail que les pressions reprennent de plus en plus violentes.

A bâbord le vieil hummock est lentement soulevé, tandis que se déchire la grande flaque située dans son voisinage. Le fracas et la violence des chocs augmentent de minute en minute; le navire frémit, et cela dure ainsi jusqu'à dix heures et demie. A minuit moins un quart, nouvelle attaque de la glace, plus faible; puis, tout rentre dans le calme. L'assaut a été particulièrement violent à l'arrière. Un monticule formé de blocs empilés dépasse six mètres[14]; des glaçons épais de trois mètres environ ont été brisés et entassés les uns au-dessus des autres.

[14] Il reçut le nom de Grand Hummock et suivit le Fram pendant toute sa dérive.

La lune est à son dernier quartier; la production de cette forte pression à cette époque ne concorde donc pas avec nos observations antérieures. Peut-être est-elle due au voisinage d'une terre.