IMAGE RÉFRACTÉE DU SOLEIL

A midi, grand émoi! Après une absence de cent douze jours, le soleil, ou du moins son image réfractée, apparaît à l'horizon. Un long trait de feu brille d'abord, puis deux autres superposés et séparés par un intervalle sombre. Du haut de la mâture j'aperçois quatre, puis cinq raies horizontales, toutes d'égale longueur. L'ensemble forme un soleil rectangulaire, d'un rouge pâle, traversé de bandes horizontales sombres. A midi, d'après une observation, l'astre se trouvait encore à 2°22′ au-dessous de l'horizon. Le 20 février seulement, le soleil devait se trouver au-dessus de l'horizon. Cet événement fut, bien entendu, l'occasion d'une fête.

22 février.—Depuis trois jours, vent de sud; cependant nous ne sommes qu'au 80°11′. En septembre, nous étions par 79°; depuis, nous n'avons guère gagné plus d'un degré. A cette vitesse, il nous faudra encore quarante-cinq mois pour atteindre le Pôle, quatre-vingts ou cent mois pour regagner, de l'autre côté, le 80° de Lat., ensuite un ou deux mois pour revenir en Norvège. En admettant que la dérive se poursuive toujours dans les mêmes conditions de vitesse, nous ne reviendrons que dans huit ans!!!

Avant mon départ, lorsque je plantais de petits arbustes et de jeunes arbres dans le jardin pour les générations futures, Brogger écrivait avec juste raison: «Personne ne peut savoir la longueur de leur ombre lorsqu'il sera de retour.» Ils sont maintenant sous la neige; mais au printemps ils recommenceront à bourgeonner et à grandir. Combien de fois avant mon retour? Pourvu que leurs ombres ne soient pas trop longues!

STRATIFICATION DE LA GLACE

Cette inactivité est absolument énervante; j'éprouve un impérieux besoin d'exercice violent. Qu'un ouragan n'arrive-t-il et ne secoue-t-il cette banquise en hautes vagues! Qu'au moins nous puissions lutter et faire quelque chose! Cette inaction est bien la vie la plus misérable. Pour se laisser ainsi conduire vers le but par les forces aveugles de la nature sans jamais pouvoir intervenir, il faut à coup sûr dix fois plus d'énergie que pour le combat.

STRATIFICATION DE LA GLACE

Le 19, forages dans la glace. A bâbord, son épaisseur est de 1m,875 et à l'avant de 2m,08; elle n'est donc pas très grande, si l'on songe qu'elle est «vieille» d'un mois, et que pendant ce mois la température est descendue à −50°. La plaque sur laquelle se trouve installé le piège à ours atteint une profondeur de 3m,45; de plus, quelques glaçons adhèrent à sa face immergée. Elle présente une sorte de stratification rappelant celle d'un glacier, rendue apparente par des dépôts de matières noires colorées d'organismes rougeâtres, qui se trouvent à la surface de chaque couche. En différents endroits, les strates sont plissées et même brisées comme dans une coupe géologique; plissements et fractures proviennent évidemment des pressions exercées latéralement dans les chocs des glaçons. Cette disposition était particulièrement frappante près d'un grand toross formé par la dernière convulsion de la banquise. (Voir les figures précédentes.) La plaque, épaisse de plus de 3 mètres, avait été plissée sans se briser, notamment au pied du monticule amoncelé à sa surface. Sous le poids de cette surcharge, la surface du glaçon était, en certains endroits, descendue jusqu'au niveau de la mer, tandis qu'ailleurs, pressé par des blocs qui avaient été poussés sous elle, cette flaque s'élevait à 0m,50 au-dessus de l'eau. En dépit du froid, cette glace est donc très plastique. A cette époque, la température de la banquise, à une très petite profondeur, devait varier de −30° à −20°.