4 mars.—Toujours les mêmes alternatives de progrès et de recul. Le 24 février, après vingt-quatre heures seulement de vent de sud, nous sommes repoussés au 79°54′; nous dérivons ensuite dans l'est, puis au nord-est. Le 27, nous atteignons le 80° 10′; maintenant nous sommes de nouveau repoussés par un vent de sud-est.

Hier et aujourd'hui, le thermomètre descend à −37° et à −38°. Actuellement, le vent du nord détermine un abaissement de température, et celui du sud une hausse du thermomètre. Au commencement de l'hiver, c'était le contraire.

12 mars.—Toujours en dérive vers le sud. Je commence à être découragé. N'en ai-je pas le droit? L'une après l'autre, toutes mes espérances s'évanouissent. Et pendant ce temps, indifférente à tous nos sentiments, la nature poursuit impassible son cycle.

Temps très froid; le 8 au soir, le thermomètre descend à −48°,5, le 11 à −50°, et dans la soirée à −51°,2. Néanmoins, chaque jour nous faisons des excursions. Quoique nous ne soyons pas plus couverts que d'habitude[15], nous ne sommes nullement incommodés par cette basse température. Tout au contraire, elle nous semble très agréable. Nous nous sentons seulement froid au ventre et aux jambes; mais il suffit de battre la semelle pour se réchauffer. Très certainement on pourrait supporter une température encore plus basse, de 10°, 20° et même 30°. Les sensations éprouvent des modifications très curieuses. En Norvège, j'ose à peine mettre le nez dehors par une température de −20°, alors même que l'air est calme; ici, par un froid de −50° et avec du vent, je n'hésite pas à sortir.

[15] Les uns étaient vêtus d'une chemise et d'une peau de loup, les autres d'une jaquette de laine et d'une blouse légère en peau de phoque.

13 mars.—Nouvelle visite d'un morse. Les chiens l'aperçoivent du pont du navire, à une distance d'au moins 1,000 mètres, bien qu'il ne fasse pas très clair. Ces animaux ont une vue extraordinairement perçante.

16 mars.—Essai de marche à la voile avec les traîneaux. L'expérience réussit parfaitement. Une légère brise suffit à pousser rapidement les véhicules.

21 mars.—Enfin! Vent de sud-est et dérive vers le nord. L'équinoxe de printemps est passé, et nous sommes à la même latitude qu'en automne. Où serons-nous en septembre prochain? Si nous nous trouvons plus au sud, la victoire sera incertaine; si, au contraire, nous avons avancé vers le nord, la bataille est gagnée; mais cela sera peut-être long. Je place maintenant mes espérances dans l'été. La large étendue d'eau libre, qui, en septembre, s'étendait jusqu'au 70°, n'avait certainement pas été produite par la fusion de la banquise, et avait été formée par les vents et les courants. Pour qu'elle se reforme l'été prochain, la glace devra donc être repoussée vers le nord, et, par suite, nous entraînera dans la direction dérivée.

26 mars.—Le 23, nous sommes de nouveau au 80°. En quatre jours, nous avons regagné le terrain perdu en trois semaines. Le thermomètre moral remonte; cette hausse est de courte durée; le 26, la dérive s'arrête.

Le soleil monte et illumine de sa joyeuse clarté le grand désert glacé. Le printemps arrive, mais il n'apporte guère la joie. Il est triste et froid. Sept ans d'une pareille vie, mettons même quatre, après une telle épreuve, dans quel état moral serons-nous? Et elle? Je n'ose y penser.