CHAPITRE III
LE PRINTEMPS ET L'ÉTÉ AU MILIEU DE LA BANQUISE
Enfin, elle est arrivée, cette saison qu'en Norvège nous appelons le printemps, la saison de la joie et de la vie, le réveil de la nature après le long assoupissement hivernal. Ici elle n'a apporté aucun changement. C'est toujours la même plaine de glace.
Suivant que la dérive nous porte dans le nord ou dans le sud, nous sommes pleins d'espoir ou découragés, et, comme toujours dans ces alternatives, je fais des plans d'avenir. Un jour, il me semble que mon plan se réalisera. Le 17 avril, comme nous sommes poussés dans le nord, je suis persuadé de l'existence d'un courant à travers le bassin polaire. Vingt-quatre heures du vent du nord nous ont fait gagner 9 milles. Nous en avons fini, sans doute, avec cette énervante dérive vers le sud. La présence de couches d'eau ayant une température relativement élevée en est à mes yeux un indice favorable.
Pendant le printemps, nos progrès furent plus satisfaisants que durant l'hiver, comme le montre la [carte des pages 56–57]. Le 1er mai, nous étions presque au 81°, et le 18 juin nous touchions au 83°, puis en juillet et en août nous revînmes en arrière. Le 1er septembre nous avions rétrogradé au 81°14′. Somme toute, c'était toujours le même genre de locomotion; le Fram avançait à la façon d'un crabe. Chaque fois qu'il avait fait un pas vers le nord, il reculait ensuite. C'était, comme le disait l'un de nous, politicien ardent, une lutte constante entre la droite et la gauche, entre les progressistes et les réactionnaires. Toujours après une période de vent progressiste et de dérive encourageante vers le nord, l'extrême droite l'emportait de nouveau; le navire restait alors immobile, ou même était ramené en arrière, au grand désespoir d'Amundsen.
Pendant toute la dérive, l'avant du Fram fut tourné vers le sud, généralement vers le S. ¼ S.-O., et le navire ne dévia que très peu de cette direction. Il marchait vers le nord, qui était son but, le nez toujours dirigé vers le sud. Il se refusait, semble-t-il, à augmenter la distance entre lui et le monde habité, paraissant soupirer après les rivages méridionaux, tandis qu'une puissance invisible l'entraînait vers l'inconnu.
Pendant le printemps, en vue de préparer mon excursion projetée vers le nord, j'étudiais les conditions de viabilité de la banquise dans des excursions journalières, soit sur les ski, soit en traîneau.
En avril, la glace devint très praticable pour les chiens. Sous l'action des rayons solaires, les monticules produits par la pression avaient été en partie nivelés, et les crevasses s'étaient fermées. Pendant des milles, on pouvait cheminer sans rencontrer de grands obstacles. En mai, la situation devint moins bonne par suite de l'ouverture de nombreux canaux dans toutes les directions, autant de larges fossés qui, à chaque instant, arrêtaient la marche. Dans les premiers jours du mois, les froids étant encore très vifs, ces nappes d'eau étaient rapidement recouvertes par une couche cristalline, suffisamment épaisse pour résister au poids d'une caravane; plus tard, par suite de l'élévation de la température, la formation de la glace devint beaucoup plus lente et même s'arrêta complètement. A la fin de mai et au commencement de juin, on n'aurait pu avancer que très lentement à travers le réseau inextricable de canaux et de lacs qui, à cette époque, morcelaient la banquise.
DEUX AMIS
En juin, le pack[17] devint absolument impraticable; de larges bassins couvraient les floe; à chaque pas, l'on enfonçait dans l'eau ou dans une bouillie glaciaire. Sur un pareil terrain, la marche eût été presque impossible.