[17] Banquise. (Note du traducteur.)
Nous sommes absolument bloqués dans une banquise en décomposition. Aucun de mes camarades n'est alarmé par la gravité de la situation; tous sont, au contraire, joyeux de notre dérive vers l'extrême nord, de nos progrès de plus en plus rapides à travers l'inconnu. Tous pourtant savent que c'est une question de vie ou de mort. Si, ainsi qu'on nous l'a prédit, le Fram est brisé et coulé, comme la Jeannette, avant que nous ayons eu le temps de sauver des approvisionnements suffisants pour pouvoir continuer notre dérive vers le nord sur un glaçon, la retraite au sud deviendra nécessaire et son issue sera, à coup sûr, fatale au milieu de cette banquise disloquée. Terribles furent, en effet, les souffrances de l'expédition américaine. Elle ne se trouvait pourtant qu'au 77° de latitude. La distance qui nous sépare de la terre la plus proche est double de celle qu'elle eut à parcourir pour atteindre la côte de Sibérie. Nous sommes éloignés de plus de deux cent quatre-vingts milles du cap Tchéliouskine, et, de ce promontoire aux premières localités habitées de Sibérie, le trajet est effrayant.
Mais le Fram ne sera pas brisé: personne ici ne croit à la possibilité d'une pareille catastrophe. Nous sommes comme le rameur en kayak; il sait qu'un faux coup de pagaie suffirait à le faire chavirer et à l'envoyer dans l'éternité; pourtant il va droit son chemin en toute sécurité, persuadé qu'il ne donnera pas un faux coup de pagaie.
En juillet, la banquise devint encore plus mauvaise. Tous les floe étaient couverts de nappes d'eau sur lesquelles s'étendait une mince couche de glace. Dès que vous mettiez le pied sur cette pellicule, elle cédait, et vous barbotiez dans une eau glacée. Les amas de neige molle entassés entre les hummocks et au pied des toross ne portaient pas, fût-on même chaussé de ski. Plus tard, après la fusion complète de la neige, le pack devenait accessible.
A la surface des floe se formèrent bientôt de larges bassins.
LA BANQUISE EN ÉTÉ (12 JUILLET 1894)
Le 8 et le 9 juillet, le Fram se trouvait dans un lac d'eau douce, et nous dûmes construire un pont pour pouvoir gagner à pied sec la rive. Plusieurs de ces nappes étaient très étendues et très profondes. Une d'elles, située à tribord, était suffisamment grande pour y organiser des parties de canotage. Ce fut le divertissement de nos soirées pour plusieurs d'entre nous. Chaque embarcation avait un état-major complet: capitaine, second, lieutenant, mais point de matelots. Pendant que le canot courait des bordées, les autres camarades restés sur les rives s'amusaient à bombarder les navigateurs de boules de neige.
Ces parties eurent un résultat pratique; un jour, nous fîmes un exercice d'embarquement et reconnûmes que tous les treize nous pouvions prendre place dans une seule embarcation. Lorsque les chiens nous virent quitter le Fram et nous diriger vers l'étang, ils manifestèrent le plus grand émoi, puis, quand ils nous virent prendre place dans le canot, pensant que nous les abandonnions, ils entamèrent un concert de lamentations épouvantables. Quelques-uns se jetèrent à la nage pour nous suivre, tandis que deux autres, plus malins, contournaient le lac et allaient à notre rencontre de l'autre côté. Quelques jours plus tard, nous eûmes la tristesse de trouver notre étang à sec; une fissure s'était ouverte au fond de son lit de glace et toute la masse d'eau douce s'était écoulée par cette ouverture.
Pendant l'été, outre ces nappes, s'étendaient dans toutes les directions des réseaux de canaux. Ces chenaux n'atteignaient pas une grande largeur et pouvaient être traversés facilement d'un bond à l'endroit le plus étroit ou en sautant de glaçon en glaçon.