La banquise, quelque découpée et couverte de lacs qu'elle fût, était encore trop compacte pour que nous pussions espérer la délivrance. D'ailleurs, le Fram eût-il été rendu à la liberté qu'il n'aurait pu avancer que de quelques encablures vers le nord. A plusieurs reprises, du «nid de corbeau» de larges étendues d'eau libre furent visibles dans notre voisinage; même, si nous avions pu les atteindre, elles ne nous auraient pas conduits loin. Avant la fin de l'été, le Fram sera à coup sûr libre, et nous pourrons faire route au nord, ne cessait de répéter Jacobsen; cette espérance était partagée par tous, sauf par Sverdrup et par moi.

Tous les explorateurs qui ont été prisonniers dans les banquises attendaient avec impatience la débâcle estivale; moi, au contraire, je désire voir la glace conserver sa cohésion et poursuivre sa dérive vers le nord. Ici-bas, tout dépend du point de vue auquel on se place. Le navigateur parti avec l'illusion de pouvoir faire voile en eau libre jusqu'au pôle, se lamente d'être bloqué, tandis qu'un autre, décidé à se faire prendre dans la glace, ne se plaint pas, même s'il trouve de l'eau libre. Dans cette vie, qui veut le plus demande souvent le moins.

Toutes ces ouvertures de la banquise sont produites, comme les pressions et les tassements du pack, par les vents et les marées qui poussent les glaces tantôt dans une direction, tantôt dans une autre. La surface du bassin polaire est couverte de floes en perpétuel mouvement, tantôt cohérents, tantôt détachés et poussés les uns contre les autres.

Durant toute la dérive du Fram, des observations furent constamment prises à l'effet d'étudier la formation des glaçons. Pendant l'hiver et pendant le printemps, l'épaisseur de la glace augmenta constamment; mais, comme cela ressort du tableau suivant, son accroissement est de plus en plus lent, à mesure que sa puissance devient plus grande.

dates.Épaisseur de la glace.
10avril2m,31
21avril2m,41
5mai2m,45
31mai2m,52
9juin2m,58
20juinIbid.
4juillet2m,57
10juillet2m,76

L'augmentation des glaçons pendant l'été me sembla tout d'abord fort extraordinaire. Par suite des diverses ablations que leur tranche superficielle éprouvait chaque jour et dont la somme pouvait être évaluée à plusieurs centimètres, leur volume aurait dû décroître. Des études attentives me révélèrent la cause de cette anomalie. L'eau douce provenant de la fusion de la neige formait, à la surface de la mer, une nappe d'environ 3 mètres, et, au contact de l'eau salée beaucoup plus froide[18], subissait un abaissement de température et même une congélation. C'est cette couche de glace d'eau douce qui, en s'agglutinant à la partie immergée des floe, augmentait leur épaisseur. Des forages me révélèrent en effet la présence sous les vieux floe d'une nappe de glace peu cohérente. Dans le courant de l'été, la puissance de la banquise diminua, cependant, par suite de l'importance de la fusion superficielle comme l'indiquent les observations suivantes:

[18] Sa température était d'environ −1°,5.

Dates.Épaisseur de la vieille glace.Épaisseur totale du bloc.
La différence avec le chiffre précédent indique l'accroissementde la tranche de glace d'eau douce sous-jacente.
23 juillet 18942m,33 2m,49
10 août 1m,94 2m,17
22 1m,86 2m,06
3 sept. 2m,02
20 1m,98
3 octob.1m,75 1m,98
12 1m,80 2m,08
10 nov.Ibid. Ibid. avec légère tendance à l'accroissement
11 déc. 2m,11
3 janv. 18952m,32
18 2m,48
6 févr. 2m,59

Les blocs et les floe d'une très grande puissance sont le produit, non de la congélation de l'eau, mais de l'entassement de la glace sous l'action des pressions. Souvent, dans ces convulsions de la banquise, d'énormes fragments glissent les uns par-dessus les autres; une fois solidifié par le froid, cet agrégat prend l'aspect d'une masse absolument homogène. C'est ainsi que, sous le Fram, l'amoncellement des glaçons dépassait une puissance de 10 mètres.

La température de la glace, à la surface du pack, voisine du point de fusion pendant l'été, s'abaisse rapidement à mesure que les froids de l'hiver deviennent plus intenses. Elle diminue, au contraire, lentement dans les couches profondes; à la partie inférieure des glaçons baignés par la mer elle se trouve sensiblement égale à celle de l'eau ambiante.