Le corps des trois mouettes de Ross que j'ai tuées mesurait une longueur de 0m,32. Elles avaient le dos et les ailes gris, le ventre et les côtés blancs, légèrement teintés d'orange, et autour du cou un collier gris. Un peu plus tard ce plumage change. Le dos devient bleu, le ventre rose et le collier noir.
Maintenant que ma résolution est prise de pousser une pointe vers l'extrême nord, toutes mes espérances sont concentrées sur les chiens. Je veille toujours sur eux de crainte de quelque accident et de quelque maladie, et non sans raison! Le 5 mai, un des petits de Kvik a une espèce d'attaque de folie furieuse. Il court en aboyant terriblement et mord tout ce qu'il rencontre. Après l'avoir enfermé pendant quelque temps, il redevient calme. C'est le quatrième cas de ce genre que nous observons. Quelle peut être la cause de ces accidents? A coup sûr, ce n'est pas l'hydrophobie; peut-être quelque attaque épileptiforme? Quoi qu'il en soit, plusieurs de mes tireurs ont déjà succombé à cette étrange maladie. Le 24 juin, Ulenka, un de mes meilleurs chiens, est également atteint; il reste étendu sur le pont comme paralysé, incapable de se tenir sur ses pattes. Nous l'installons dans une caisse, et lui donnons une nourriture soignée. Après quelques jours de ce traitement, l'animal paraît éprouver un mieux sensible, mais de longtemps il ne put recouvrer l'usage des jambes. Évidemment, pour déterminer ainsi la paralysie ces attaques doivent affecter la colonne vertébrale. Le 3 juin, un des enfants de Kvik succombe à son tour…
Les chiens ne paraissent pas goûter les charmes de la belle saison; la glace est à leur gré trop humide, et… trop chaude, bien que la température ne s'élève guère au-dessus du point de congélation.
L'été comme l'hiver nous célébrons ponctuellement toutes les solennités avec la pompe que nous permettent nos moyens. La fête nationale[19] du 17 mai donna lieu à de grandes réjouissances: Réveil au son de l'orgue, puis déjeuner de saumon fumé et de langue de bœuf. Tous les membres de l'expédition portent à la boutonnière des flots de ruban; même le vieux Suggen en a un au bout de la queue. Au grand mât flotte le pavillon national.
[19] L'anniversaire de la Constitution norvégienne.
LA PROCESSION DU 17 MAI
A onze heures, la colonie du Fram s'assemble sur la banquise et se forme en cortège, bannière déployée. Je marche en tête, tenant le drapeau norvégien «pur»[20], suivi par Sverdrup qui brandit la flamme du Fram. Derrière, un traîneau conduit par Mogstad porte l'orchestre, composé de Johansen et de son accordéon. A la suite, avancent Jacobsen et Henriksen armés de fusils et de harpons, puis Amundsen et Nordahl, porteurs de grandes bannières rouges; enfin le docteur avec une bannière de manifestant, réclamant la fixation d'une journée de travail normal. Elle consistait en un jersey de laine portant brodées sur la poitrine les deux lettres N. A[21]. Hissée au bout d'un long bâton, l'enseigne était d'un effet imposant. Le cortège était fermé par Juell, notre cuisinier, le dos couvert de ses casseroles, et par la bande des météorologistes avec un large écusson en fer-blanc, traversé par une bande rouge décorée des lettres Al. St., almindelig stemmeret, signifiant en norvégien: suffrage universel. Les chiens suivaient gravement la procession, comme s'ils n'avaient jamais fait autre chose de la vie.
[20] Drapeau sans le rectangle aux couleurs suédoises, indiquant l'Union de la Norvège avec la Suède.
[21] Normal arbedsdag: Journée de travail normal.