Au son d'une marche imposante composée pour la circonstance, le cortège fit deux fois le tour du navire, en grande solennité, pour se diriger vers le «grand hummock», où elle fut photographiée. Cette opération terminée, un hourrah fut poussé en l'honneur du Fram qui nous avait conduit aussi loin vers le nord, et qui, nous n'en doutions pas, nous ramènerait tous sains et saufs en Norvège. Au moment de rentrer à bord, le photographe adressa à la foule un discours rappelant la solennité du jour. Sa péroraison fut saluée par une décharge de six coups, qui eut pour effet de mettre en fuite quelques chiens. La manifestation terminée, l'équipage se rendit dans le carré décoré pour la circonstance de drapeaux. Une valse entraînante inaugura cette partie de la fête; après quoi commença le banquet avec accompagnement de musique entre chaque service. Dans la soirée, le violoniste Mogstad fit entendre son répertoire. Ce fut, en un mot, un 17 mai très réussi, surtout par le 81° de Lat. N.
28 mai.—Un doux mois de mai. Dans ces derniers jours, à différentes reprises, la température s'est élevée de plusieurs degrés au-dessus de zéro. On peut se promener avec l'agréable illusion de se croire au pays. Rarement le thermomètre descend au-dessous du point de congélation. En revanche, voici les brouillards d'été. Le ciel, couvert de nuages lumineux, donne une sensation de pays du sud.
A bord, l'élévation de la température est très sensible. Il n'est plus nécessaire d'allumer le poêle du carré, et la glace et le givre qui couvrent les parois du magasin commencent à fondre.
TRAINEAU AVEC SA VOILURE
9 juin.—J'ai transporté mon atelier dans le roof. Assis à la fenêtre, baigné par une lumière éclatante, j'ai la sensation que je vis sur terre au grand jour et non plus dans une caverne éclairée par une lampe. Aussi longtemps que la température ne deviendra pas très basse, j'ai l'intention de rester ici. Cette installation est si agréable et si pleine de calme!
J'éprouve une impression d'été. Je puis me promener au soleil et rêver sur le pont; tout en fumant la pipe, mes yeux errent sur l'infinie nappe blanche. Partout, maintenant, la neige est détrempée, et des nappes d'eau commencent à se former à la surface de la banquise. Dès qu'on creuse un trou dans la glace, immédiatement il se remplit d'eau. Sous l'influence de la chaleur, les particules de sel incluses dans les glaçons fondent les grains de glace qui les enveloppent; par suite, il se forme une quantité de plus en plus notable d'eau saturée de sel qui ne peut geler qu'à une température de beaucoup inférieure à celle régnant actuellement.
La température de la glace s'est élevée notablement. A la profondeur de 1m,20 elle est −3°,8, et à 1m,60 elle atteint −3°,1.
10 juin.—A l'exception du docteur, aucun de nous ne souffre d'ophtalmie. C'est là un fait, très rare dans les annales des expéditions arctiques, qui mérite d'être signalé. Il y a quatre ou cinq jours, après une partie de balle sur la glace, Blessing a été atteint de cette affection. Pendant quelque temps, ses yeux pleurèrent abondamment; mais, avec un peu de soin, il fut bientôt rétabli. Il est véritablement humiliant pour le docteur d'avoir été le premier malade. Dans le courant de l'été, à la suite de plusieurs autres cas bénins d'ophtalmie dus à des imprudences, les malades eurent ordre de ne sortir que les yeux abrités par des conserves.
11 juin.—Je fais aujourd'hui une agréable découverte. Je croyais avoir entamé ma dernière boîte de cigares; dans cette pensée, j'avais calculé qu'à raison d'un londrès par jour, ma provision pouvait durer encore un mois, lorsque, dans mon caisson, je déniche une nouvelle provision. Cela me permettra de tuer le temps pendant plusieurs autres mois. Quand elle sera finie, où serons-nous? Tuer le temps est une idée qui ne m'était jamais venue à l'esprit. Toujours jusqu'ici, je regrettais la rapidité avec laquelle il s'envolait; maintenant il ne marche pas assez vite à mon gré.