La veille de la Saint-Jean, nous pensions faire le feu de joie traditionnel, mais le temps ne paraît guère devoir permettre cette réjouissance.
LA BANQUISE EN ÉTÉ
23 juin.—Vent de nord avec giboulées de neige. Temps abominablement triste. Toujours en dérive vers le sud. En cinq jours nous avons perdu 9 milles.
J'ai vu bien des veilles de Saint-Jean sous des latitudes très différentes, jamais d'aussi lamentables que celle-ci. Si loin de tous les nôtres! Je songe à la gaieté qui règne autour des feux, là-bas, au pays; j'entends les grincements des violons, les éclats de rire, les décharges des fusils répétées par les échos. Ici, à perte de vue une infinie plaine blanche enveloppée de brumes sur laquelle siffle un vent âpre. En vérité, rien du spectacle gai et heureux qu'éveille dans notre esprit cette date. Le plein été est passé; la longue nuit d'hiver approche de nouveau.
Cet après-midi, j'étais occupé à mesurer la salinité d'un échantillon d'eau de mer, lorsque Mogstad est venu m'annoncer la présence d'un ours dans le voisinage. En retournant à leur travail après le dîner, les hommes occupés à creuser, près du «Grand Hummock», une cave pour notre provision de viande fraîche[22], ont trouvé des traces toutes récentes de l'animal. Je chausse mes ski et me mets de suite en quête du gibier. Le terrain est exécrable; la neige molle ne porte pas; à chaque pas les patins enfoncent profondément. L'ours est venu de l'ouest, et, après avoir inspecté le travail en cours, et fait un détour considérable, s'est acheminé vers l'est, sans prêter plus d'attention au navire. Il a soigneusement visité tous les trous et tous les coins où il supposait avoir chance de trouver un morceau, et fouillé la neige dans l'espoir de découvrir quelque détritus échappé à la voracité des chiens. Il a ensuite examiné soigneusement tous les canaux voisins, pensant y attraper quelque phoque, puis a pris sa course à travers les hummocks et les floes, sans se soucier de la bouillie glaciaire et de l'eau qui les couvrent. Si l'état de la banquise avait été meilleur, nul doute que je n'eusse rejoint maître Martin.
[22] La chair des ours et des morses tués pendant l'été précédent fut employée à l'alimentation des chiens. Durant l'hiver, cette provision avait été laissée dans la cale, où elle s'était maintenue en parfait état de conservation. Elle fut ensuite déposée dans le trou creusé, à cet effet, dans la banquise jusqu'à ce qu'elle fût épuisée, ce qui arriva dans le courant de l'été. Dans ces régions, la viande se conserve pendant une très longue période. Ainsi, le 28 juin, nous eûmes à dîner un rôti de renne provenant d'un animal tué sur la côte de Sibérie, au mois de septembre précédent.
L'ARRIÈRE DU Fram. JOHANSEN ET SULTAN (16 JUIN 1894)