12 août.—Une soirée superbe. Tout est calme et silencieux. On n'entend que le murmure de l'eau tombant goutte à goutte des glaçons ou le bruissement étouffé de la neige qui glisse du sommet des hummocks.

Le soleil est maintenant très bas sur l'horizon, enveloppé de nuées d'or qui, peu à peu, s'éteignent dans le bleu léger d'un ciel immaculé.

21 août.—Lat. 81°4′,2. Nous restons pour ainsi dire immobiles. Un jour, la dérive nous porte dans le nord, puis nous ramène vers le sud. Néanmoins, je pense, comme j'en ai toujours été persuadé, que notre voyage ne peut durer plus de trois ans, ou plutôt trois hivers et quatre étés. Dans deux ans à partir de cette époque nous serons de retour[24]. L'hiver prochain, à coup sûr, nous serons entraînés vers le nord, et il approche rapidement, l'hiver.

[24] Cette prédiction devait se réaliser de point en point. Deux ans plus tard, le 22 août, le Fram arrivait en effet sur la côte de Norvège.

L'été semble fini maintenant. La température varie entre −4° et −6°. Tous les lacs et tous les canaux sont déjà couverts d'une couche de glace, assez épaisse pour supporter le poids d'un homme.

Le matin et l'après-midi je fais une excursion en patins. La surface de la banquise est excellente, recouverte d'une nappe moelleuse de neige fraîche. Plusieurs canaux se sont ouverts récemment près du navire. Sur quelques-unes de ces ouvertures, dont les rives ont subi une légère compression, la glace ploie d'une façon très désagréable sous les ski. Je parviens cependant à les traverser sans encombre, tandis qu'à plusieurs reprises les chiens percent cette mince croûte. Si la banquise reste dans cet état, elle offrira l'hiver prochain un excellent terrain pour le patinage.

27 août.—Blessing, son quart de nuit terminé, allait redescendre dans sa cabine, lorsqu'il aperçoit quelque chose de blanc remuer sur la neige, à une petite distance de nous. Sur ces entrefaites, Johansen monte sur le pont pour relayer le docteur et tous deux surveillent attentivement les abords du bâtiment. Bientôt aucun doute n'est plus possible, la forme blanche qui se meut là-bas est évidemment un ours. Aussitôt, les deux amis prennent chacun un fusil et s'installent à l'avant pour épier les mouvements de l'animal. Maître Martin avance prudemment, en aspirant longuement les bouffées de la brise, comme pour flairer à distance la grande chose noire qui se trouve devant lui. Notre moulin à vent marche à toute vitesse, mais le tournoiement de ses ailes, bien loin de paraître l'effrayer, semble tout au contraire l'attirer. Finalement, l'ours arrive sur les bords de la crevasse ouverte à l'avant; l'occasion est excellente, Blessing et Johansen tirent et l'animal tombe raide. Nous voici maintenant à la tête d'une bonne provision de viande fraîche. C'est le premier ours tué cette année.

Aujourd'hui, véritable temps d'hiver. Toute la journée une effroyable tourmente de neige.

29 août.—Tourmente de neige. Une jolie journée d'août! Qu'importe, le vent nous porte dans le nord; c'est pour nous l'essentiel. Hier nous étions remontés au 80°53′.

Ce soir, j'étais occupé à la construction de mon kayak en bambou et Peterson était venu me donner un coup de main. Tout en travaillant, nous causions, nous parlions du Fram et de sa solidité: «Depuis longtemps, tout autre bâtiment eût été broyé. Après tout, ajoutait Peterson, je n'éprouverais nulle crainte, si les circonstances nous obligeaient à abandonner cet excellent navire, et à me confier à ces kayaks qui me paraissent de merveilleuses embarcations.» Aucune expédition précédente, disait-il, n'avait été aussi bien équipée que la nôtre en vue de toutes les éventualités possibles; néanmoins il préférait rentrer en Norvège sur le Fram. Nous parlâmes ensuite du retour, de ce que nous ferions une fois rentrés au pays.