«Vous, me dit Peterson, pour sûr vous irez au pôle sud.

«—Et vous? reprendrez-vous votre ancien métier?

«—Oui. Mais auparavant je prendrai une semaine de congé. Après un tel voyage, j'en aurai besoin avant de me remettre à l'enclume.»

CHAPITRE IV
LE SECOND AUTOMNE DANS LA BANQUISE

L'été est passé et notre second hivernage commence.

Habitués maintenant aux vicissitudes de la dérive, le temps nous semble moins long. Pour ma part je suis absorbé par l'élaboration de nouveaux projets.

Pendant l'été, nous avions pris nos dispositions pour le cas où une retraite à travers la banquise serait devenue nécessaire. En vue de cette éventualité des kayaks avaient été construits, les traîneaux remis en état et les approvisionnements préparés. En même temps, je me suis occupé de l'expédition méditée vers le nord; dans ce but, j'ai construit un kayak en bambou. A personne, sauf à Sverdrup, je n'ai soufflé mot de cette idée. Avant de parler, je dois connaître d'abord les résultats de la dérive pendant l'hiver. Tandis que je m'absorbe dans mes pensées et dans mes plans, le train de vie habituel continue à bord.

6 septembre.—Lat. 81°13′,7. L'anniversaire de mon mariage. Il y a déjà cinq ans!… A pareille époque, l'an dernier, c'était jour de victoire. Nous triomphions des glaces à l'île Taïmyr; aujourd'hui, au contraire, nous n'avons pas lieu d'être satisfaits. La dérive ne nous a pas portés aussi loin vers le nord que je l'espérais, et le vent du nord-ouest s'est levé, nous repoussant encore une fois vers le sud. L'avenir, cependant, ne me semble pas devoir nous réserver d'aussi pénibles attentes et d'aussi grands découragements que cette première année dans les glaces.

Le 6 septembre prochain…, peut-être serons-nous réunis tous les deux et parlerons-nous de ce séjour dans la banquise et de ses vicissitudes, comme d'une chose passée et qui ne reviendra plus… La longue nuit, la terrible nuit s'est écoulée, l'aurore paraît, devant nous se lève radieux un jour plein de promesses… Pourquoi n'aurions-nous pas cette grande joie dans un an? Le Fram ne pourrait-il pas être entraîné cet hiver dans l'ouest, au nord de la terre de François-Joseph? Alors, ce serait le moment de partir en avant vers le pôle. A cette pensée mon cœur bondit de joie; nous allons nous préparer en vue de cette expédition, et le temps passera vite.

J'ai déjà réfléchi au plan de cette exploration, et songé au matériel que nous devions emporter et à son transport. Plus j'examine la situation, plus je crois à la possibilité du succès d'une telle entreprise, à condition que le Fram arrive, dès les premiers jours du printemps, à une haute latitude. S'il parvient au 84° ou au 85°, je partirai à la fin de février ou au commencement de mars, aussitôt le retour du soleil. A cette époque la marche sera facile. Encore quatre ou cinq mois d'inaction, puis le moment d'agir arrivera. Quelle joie ce sera alors! Mes nerfs, contractés par cette vie calme et tranquille, pourront à la fin se détendre dans une activité féconde. Cela peut sembler une folie de partir ainsi en avant au lieu de rester à bord pour poursuivre d'autres travaux plus importants. Erreur! en mon absence les observations seront poursuivies avec le même zèle.