Je passe tout mon temps à l'atelier; souvent j'y ai l'illusion de me croire chez moi, dans ma chambre de travail. Sans la pénible séparation des êtres qui nous sont chers, la vie ne serait nulle part aussi agréable qu'ici, dans ce calme infini. Parfois j'oublie que je me trouve au milieu de la banquise. Le soir, lorsque, absorbé dans mes études et dans mes réflexions, j'entends les chiens aboyer, je me lève en me demandant quel est l'ami qui arrive maintenant. Et alors soudain je reviens au sentiment de la réalité, je me rappelle que je ne suis plus dans ce cher petit Godthaab, mais au milieu des glaces polaires, au début de mon second hivernage dans cette zone morte de la terre.
LE RETOUR APRÈS UN EXERCICE DE PATINAGE (28 SEPTEMBRE 1894)
23 septembre.—Il y a juste un an que nous sommes prisonniers au milieu de la banquise. A cette occasion, Hansen commence une carte de notre dérive. Le chemin parcouru n'est, certes, pas considérable; la direction suivie est, il est vrai, précisément celle que j'avais prédite.
Depuis le 22 septembre 1893, jour où nous sommes entrés dans la banquise, jusqu'au 22 septembre 1894, nous avons gagné vers le nord 189 milles.—Entre le point le plus méridional atteint au cours de la dérive (le 7 novembre 1893) et le point le plus septentrional (16 juillet 1894), la différence est de 305 milles.—Nous avons ainsi progressé de 4° de latitude, du 77°43′ au 81°53′. La direction moyenne de notre trajectoire est le N. 36° O., elle est donc un peu plus septentrionale que celle de la Jeannette. Si nous continuons à être poussés suivant la même ligne, nous aboutirons vers les îles au nord-est du Spitzberg, après avoir atteint notre plus haute latitude sous le 84° par 75° de longitude E., au N.-N.-E. de la terre François-Joseph. Du point où nous nous trouvons actuellement à la terre du Nord-Est, par cette route la distance est de 827 milles. A raison de 189 milles par an, il nous faudrait quatre ans et quatre mois pour y parvenir. Mais, si la dérive s'élève, comme je l'espère, à 305 milles par an, nous arriverons à destination dans deux ans et sept mois. Une pareille vitesse de déplacement est maintenant très vraisemblable; n'ayant plus dans le sud une nappe d'eau libre très étendue et devant nous une masse compacte de glaces, nous ne serons plus exposés à revenir en arrière, comme cela est arrivé l'automne dernier.
SUR LE PONT DU Fram (OCTOBRE 1834).
Le régime de la dérive pendant l'été me porte à croire que nous en avons fini avec ces alternatives si décourageantes de progrès et de recul. La glace, me semble-t-il, n'a plus actuellement une grande propension à rétrograder vers le sud; elle manifeste, au contraire, une tendance à filer au nord-ouest, à la moindre brise du sud et même d'est. De plus, à mesure que nous avancerons vers le nord-ouest, le mouvement de translation deviendra de plus en plus rapide. La trajectoire du Fram est plus septentrionale que celle de la Jeannette, et, au delà de la terre François-Joseph, la glace doit être repoussée par cette barrière d'îles dans la direction du nord; je pense donc que nous arriverons à une latitude plus haute que semble l'indiquer la direction de notre dérive. J'espère parvenir au 85°.
27 septembre.—A partir d'aujourd'hui, tous les hommes devront patiner deux heures par jour, de onze heures à une heure. Quelques-uns d'entre nous n'ont pas une grande pratique des ski; en cas de retraite, leur inhabileté dans ce genre de sport serait pour tous une cause de graves dangers. Quelques jours après, exercice de halage des traîneaux. Un véhicule chargé de 120 kilogrammes sert à l'expérience. Amundsen qui, tout d'abord, croyait que le halage n'était qu'un jeu, s'arrête bientôt épuisé. Non, en vérité, s'il fallait traîner longtemps un pareil poids, autant vaudrait se coucher sur la neige et attendre la mort, raconte-t-il à ses camarades. Il faut donc exercer mon monde à cette manœuvre. Par contre trois chiens attelés à ce véhicule l'entraînent comme une plume.