BLOC DE GLACE SUR LA BANQUISE (28 SEPTEMBRE 1894)
4 octobre.—La banquise constitue un excellent terrain pour la marche; seulement dans quelques zones peu étendues, les monticules et les crevasses la rendent impraticable. La piste est également bonne. Les chiens y enfoncent bien un peu; lorsque les tempêtes auront rendu la neige plus compacte, cet inconvénient disparaîtra.
A la veille de notre seconde nuit polaire, la plus longue et la plus froide qu'une expédition arctique ait jusqu'ici subie, notre état moral est excellent. De jour en jour la lumière du jour décroît, bientôt elle aura complètement disparu; notre courage n'en décline pas pour cela. La bonne humeur et l'entrain sont maintenant plus constants; il n'y a plus ces alternatives de découragement et d'espérance qui ont mis nos caractères à une si rude épreuve. Cet état d'esprit est dû sans doute à l'accoutumance au milieu et au bien-être de notre vie. Nous avançons vers le but lentement mais sûrement, entourés de tout le confort de la civilisation. Et l'hiver prochain s'annonce encore plus agréable que le précédent.
Notre atelier établi sur le pont est une pièce très chaude et très gaie. Un fourneau que j'ai installé pour utiliser à la cuisine notre provision d'huile de graissage, rayonne dans la chambre de travail une partie de sa chaleur. Parfois, la température est si élevée que je sue à grosses gouttes et que je dois ouvrir la fenêtre pour laisser passer un peu d'air à 25 ou 30° sous zéro.
Quelle que soit la durée de l'expédition, nulle crainte de manquer de luminaire et de combustible. Notre provision de pétrole est suffisante pour nous éclairer pendant dix ans, en admettant que les lampes brûlent trois cents jours par an. D'un autre côté, nous avons encore cent tonnes de charbon. Avec un tel approvisionnement on n'aura pas besoin d'économiser le combustible dans les poêles; on pourra faire du feu à discrétion dans le salon pendant l'hiver. Enfin, pour mieux nous protéger contre le froid, j'ai fait étendre une tente au-dessus du pont, jusqu'à la passerelle. L'arrière reste complètement dégagé pour pouvoir observer les environs du navire.
UN SONDAGE THERMOMÉTRIQUE A GRANDE PROFONDEUR—L'ARRIVÉE DU THERMOMÈTRE PLONGEUR (12 JUILLET 1894)
10 octobre.—J'ai aujourd'hui trente-trois ans. Que dire à ce sujet, sinon que la vie s'en va et ne revient jamais sur ses pas. En mon honneur, grande fête. Le carré est décoré de pavillons, et le navire pavoisé.
Dans la matinée, course sur les ski par un temps très froid. Le soir, le thermomètre descend à −31°. Jamais je n'ai eu un temps aussi froid à mon anniversaire. Comme d'habitude en pareille circonstance, le cuisinier a préparé un véritable festin.
16 octobre.—Depuis quatre jours souffle un ouragan horrible. Soulevée par le vent, la neige emplit le ciel d'épais tourbillons. Malgré cela, l'excursion habituelle sur les ski n'est pas contremandée.