A midi le soleil apparaît à l'horizon comme une boule rouge de forme ellipsoïdale. C'est la dernière fois que nous l'apercevons. Adieu! cher soleil vivifiant!
Nous dérivons rapidement vers le nord. Le 14, l'observation nous place au 81°32′,8; le 17, au 81°47′; le 21, au 82° par 114°9′ de Long. Est.
Pour fêter le passage du 82° de latitude, gala annoncé par une affiche en vers placardée dans le carré. Après le souper, concert. Parmi les exécutants Bentzen se distingue particulièrement. Ses récents exercices avec la manivelle de la ligne de sonde lui ont donné une expérience précieuse pour le maniement de l'orgue. Tantôt il ralentit le mouvement, la musique traîne comme si elle remontait d'un abîme de 2 à 3,000 mètres; tantôt il l'accélère, comme si elle parvenait tout près de la surface. A la fin, l'enthousiasme est tel que Pettersen et moi, nous ne pouvons résister à l'entraînement. Nous valsons, nous polkons, nous exécutons même quelques pas de deux absolument remarquables. Amundsen se laisse gagner à son tour, et les danses continuent avec plus d'entrain que jamais, tandis que les joueurs restent obstinément à leur table. Entre temps, circulent des rafraîchissements: des conserves de pêches et des bananes sèches. Ainsi, nous avançons toujours gais vers notre but. Nous sommes maintenant à moitié chemin entre les îles de la Nouvelle-Sibérie et la terre de François-Joseph.
Les jours succèdent aux jours sans apporter aucun changement dans notre existence. Pour nous distraire, nous observons les splendeurs de l'aurore boréale plus magnifique que jamais. En fait d'incidents dignes de remarque, mon journal mentionne à la date du 4 novembre une heureuse chasse à l'ours. Dans la matinée, j'étais allé faire un tour, lorsqu'en rentrant, j'aperçois Sverdrup, Johansen, Mogstad et Henriksen accourant tous le fusil à la main. Aussitôt après éclate une salve, puis un tir à volonté très nourri, suivi d'un feu de peloton. Après être resté d'abord immobile, l'un des chasseurs fait quelques pas en avant et tire un coup de feu, tandis qu'un autre décharge son arme dans une direction opposée. Que signifie cette école de tirailleurs? J'avance rapidement… quelle n'est pas ma joie d'apercevoir trois ours gisant sur la glace, une femelle et ses deux petits.
La température est très basse. Le 22 octobre au soir, le thermomètre descend à −36°. Par un pareil froid il ne fait pas bon toucher le fer. Un de nos jeunes chiens, ayant eu l'idée de lécher un anneau, en fit l'expérience à ses dépens. La langue de la pauvre bête resta adhérente au morceau de métal, comme prise à la glu. Heureusement, au moment de l'accident, Bentzen se trouvait sur le pont. Attrapant l'animal par le cou, pour l'empêcher de s'arracher la langue dans les bonds qu'il faisait pour se dégager, il échauffe le fer avec ses mains garnies de moufles et réussit à rendre la liberté au chien.
13 novembre.—Le thermomètre est à −39°. Dans la journée, pression dans différentes parties de la banquise. Leur bruit strident annonce la basse température de la glace, un bruit très singulier qui semblerait surnaturel, si on en ignorait la cause.
Une course en patins par un clair de lune magnifique. Non, en vérité, notre vie n'est pas une souffrance constante comme on doit le croire là-bas. Est-ce, par exemple, une pénible épreuve que de glisser, rapide comme une flèche, sur la glace sans fin, par un beau froid, sous un ciel constellé d'étoiles? Tout autour, s'étend la nappe de la banquise argentée par le clair de lune, mouchetée de grandes taches sombres produites par l'ombre des hummocks, et, tout là-bas, une raie claire marque l'horizon de la glace. Très bas dans le sud, une lueur émerge, rougeâtre, plus haut jaune, puis verte, se fondant insensiblement dans l'immense coupole bleue. Une indescriptible harmonie que la musique, seule, pourrait traduire!
C'est plus qu'il n'est permis d'attendre de la vie; c'est une féerie de l'autre monde, une vision de la vie future. Et, au retour, lorsqu'on s'assied dans la paisible salle de travail, les pieds au feu, la pipe allumée, et qu'on reste là abîmé dans une rêverie, est-ce là une souffrance?
16 novembre.—Au cours d'une promenade en patins, je confie à Sverdrup mes projets d'excursion vers le nord; dans la soirée, je lui expose plus amplement mon plan qu'il approuve complètement. L'entreprise doit être tentée dans tous les cas, même si, en mars, nous n'avons pas atteint le 85°.
C'est, en effet, le seul moyen de pénétrer dans des régions que nous ne pourrons atteindre autrement. Si nous n'arrivons au pôle, eh bien, nous battrons en retraite. Comme je ne saurais trop le rappeler, le but de notre expédition n'est pas de parvenir à ce point mathématique, mais d'explorer les parties inconnues du bassin polaire.