Que l'on ne m'objecte pas que, pendant que le Fram continuera sa dérive, je pourrais faire autant d'observations importantes qu'au cours de cette marche vers le nord. D'abord, notre départ ne suspendra pas les travaux scientifiques à bord; en second lieu, les études auxquelles nous nous livrerons pendant notre reconnaissance projetée compléteront celles poursuivies sur le Fram et apporteront à la science une précieuse contribution.

L'entreprise que je médite doit donc être tentée.

Ce point résolu, une grave question se présente. A quelle époque faudra-t-il partir? Assurément au printemps, en mars au plus tard. Mais quelle année, en 1895 ou en 1896? Mettons les choses au pis. Admettons qu'en mars prochain nous soyons seulement par 83° et 110° de Long. Est.; même, dans ce cas, nous devrons nous mettre en route immédiatement. Si, en effet, nous attendons l'année suivante, nous risquons d'avoir dépassé le point d'où l'expédition peut être entreprise dans les conditions les plus favorables.

Du point d'où je suppose que nous partirons au cap Fligely, sur l'île la plus septentrionale de la terre François-Joseph, la distance est de 400 milles, soit légèrement supérieure à celle que j'ai parcourue sur les glaciers, dans ma traversée du Grönland. Un pareil trajet pourra être effectué sans trop de difficulté, même si, aux approches des côtes, la banquise devient très accidentée. Une fois sur la terre ferme, nous tirerons notre subsistance des produits de la chasse. A cette distance de 400 milles il faut ajouter celle que nous aurons parcourue dans la direction du pôle. Quelle que soit la latitude que nous réussissions à atteindre, avec l'aide des chiens nous sommes assurés de pouvoir effectuer le retour.

Étudions maintenant les conditions du voyage. L'expédition, composée de deux hommes et de vingt-huit chiens, aura à traîner un poids de 1,050 kilogrammes.

Du 83° au Pôle la distance est de 420 milles ou de 777 kilomètres. Aidés de deux hommes, les chiens pourront avancer à raison de 15 kilomètres par jour, chacun d'eux tirant un poids de 37kgr,5, pendant les premiers temps du voyage. Pour cela, la glace devra présenter une surface unie comme la banquise qui nous entoure, et nous n'avons pas lieu de douter qu'il en soit différemment. Donc, cinquante jours après avoir quitté le Fram, nous arriverons au Pôle. En soixante-cinq jours, au Grönland, nous avons parcouru 345 milles à travers des glaciers atteignant l'altitude de 2,700 mètres, sans l'aide de chiens.

Après notre marche vers le nord, la consommation des provisions a réduit le poids des traîneaux à 250 kilogrammes, un poids insignifiant pour vingt-huit bêtes. Dans ces conditions, le retour pourra être très rapide; supposons qu'il dure cinquante jours comme l'aller. D'après les circonstances, nous mettrons le cap, soit sur les Sept Iles au Spitzberg, situées à la distance de 540 milles, soit sur le cap Fligely, à la terre François-Joseph. Supposons que nous choisissions cette dernière route.

Le 1er mars, nous avons quitté le Fram; le 20 avril, nous sommes au Pôle. A cette date, il nous reste 100 kilogrammes de provisions, soit des vivres pour cinquante jours, mais aucune provision pour les chiens. Nous devons alors nous résoudre à abattre successivement nos tireurs pour alimenter les autres ou pour nous nourrir nous-mêmes, si nous préférons leur donner des conserves. Vingt-trois chiens fourniront certainement des vivres pour quarante et un jours, et il nous restera encore cinq bêtes de trait. A cette date, c'est-à-dire le 1er juin, nous devrons être au sud du cap Fligely, en admettant pour cette partie du trajet une vitesse quotidienne de 12 milles. Il nous restera alors cinq chiens et neuf jours de vivres.

La situation ne sera pas pour cela désespérée. D'abord, selon toute probabilité, bien avant cette époque, nous aurons atteint la terre, et en cette saison le gibier doit être abondant dans ces parages.

Dès le commencement d'avril, Payer a rencontré près du cap Fligely des nappes d'eau libre peuplées d'oiseaux; enfin, il serait bien extraordinaire si, avant cette date, nous ne trouvions pas sur notre route, soit un ours, soit un phoque, soit quelque oiseau.