Les jours suivants, la glace est absolument plane; souvent nos étapes dépassent 14 milles. Parfois, malheureusement, un accident nous fait perdre du temps. Un jour, par exemple, une aiguille de glace perce le sac contenant la farine de poisson, et la précieuse provision s'écoule par la déchirure. Il nous faut plus d'une heure pour tout ramasser et pour recoudre le sac.

Dans certaines parties la banquise, extraordinairement massive et hérissée de monticules élevés, présente l'aspect d'un pays ondulé couvert de neige. Très certainement cette glace est très vieille et a été soumise à de terribles pressions dans sa longue dérive à travers le bassin polaire de l'Océan sibérien vers la côte orientale du Grönland. Les hummocks et les mamelons formés dans les chocs éprouvés par les glaçons, après avoir subi une fusion partielle pendant l'été, ont été recouverts, l'hiver suivant, d'une nouvelle et épaisse couche de neige; par suite, ces amoncellements ressemblent plus à des collines de glace qu'à des toross.

20 mars.—Soleil radieux. Temps magnifique mais très froid, surtout la nuit. Température: 41° et 42° sous zéro.

Plus nous avançons, plus la banquise devient unie; par endroits, elle présente une surface aussi plane que celle de l'inlandsis du Grönland que nous avons traversé, il y a sept ans déjà. Si cela continue, nous aurons bientôt accompli notre tâche.

L'autre jour, nous avons perdu notre compteur enregistreur des distances parcourues. Pour le retrouver, il eût été nécessaire de revenir en arrière et peut-être de perdre plusieurs heures; j'ai donc pris le parti de l'abandonner. Désormais, nous ne pourrons évaluer la longueur des étapes qu'à l'estime. Dans la même journée, autre incident désagréable. Un de nos chiens tombe subitement si malade qu'il ne peut plus être attelé. Nous étions déjà en marche depuis longtemps, lorsque je m'aperçois qu'il ne nous a pas suivis. De suite, je pars à sa recherche et le retrouve seulement au campement de ce matin. De là, une perte de plusieurs heures précieuses.

21 mars.—A neuf heures, ce matin, température −42°. Minimum de cette nuit −44°. Temps toujours très clair. Par un pareil froid, il n'est pas précisément agréable de rapiécer ses mocassins!

22 mars.—De onze heures et demie du matin à huit heures et demie du soir, nous parcourons environ 21 milles. Nous avons dépassé le 85° de latitude nord.

Le ciel est rayonnant et par suite le froid terrible. Aujourd'hui le froid est rendu encore plus pénible par une fraîche bise du nord-est. La nuit, le thermomètre tombe à 42° sous zéro. Pendant la journée, nos vêtements se couvrent d'une cuirasse de glace; le soir, à la chaleur des sacs de couchage, cette croûte, en fondant, nous imprègne d'humidité.

Avant de camper, nous traversons un large bassin, pareil à un lac inclus dans la banquise. La glace qui le recouvre est très mince, par suite, de date récente. La formation d'une nappe d'eau en cette saison et à cette latitude est absolument extraordinaire.

23 mars.—Le temps de faire des observations scientifiques, de charger les traîneaux, de mettre tout en bon état et en ordre, il est trois heures de l'après-midi. A neuf heures du soir, nous nous arrêtons devant une série de monticules comme nous en rencontrâmes au début du voyage. Jusque-là, la partie de la banquise parcourue était relativement plane, aussi avons-nous pu parcourir environ 14 milles.