[30] Drap tissé par les paysans norvégiens, très épais et très chaud.

Le poids total des bagages, véhicules compris, s'élevait à 663 kilogrammes, répartis à peu près également sur les trois traîneaux.

CHAPITRE VI
A TRAVERS LA BANQUISE

Le 14 mars, à midi, nous quittons définitivement le Fram, au bruit des hourrahs. Quelques-uns de nos camarades nous font un bout de conduite pour aider au halage des traîneaux lourdement chargés… Bientôt Sverdrup nous fait ses adieux; il doit revenir à bord présider le dîner à une heure. Sur le sommet d'un monticule de glace, nous nous serrons cordialement la main une dernière fois. Le cœur gros, je regarde s'éloigner cet excellent ami, l'homme bon et dévoué dont la collaboration m'a été si précieuse. Ce n'est pas sans un secret sentiment d'envie que je le vois regagner le Fram. De longs mois s'écouleront avant que nous retrouvions un abri aussi confortable. Jusque-là que de privations terribles à supporter? Quelle que soit sa résolution, l'homme ne quitte jamais le bien-être sans regret. Hansen, Henriksen et Peterson nous suivirent jusqu'au lendemain.

La glace, d'abord plane et unie, devient bientôt accidentée de chaînes de monticules formés par les pressions. Pour traverser ces protubérances, il est nécessaire de porter les traîneaux sur une assez grande distance; un rude travail qui met nos forces et notre patience à une terrible épreuve. Néanmoins nous n'avons pas lieu de nous plaindre; l'étape est de 7 milles.

LE DÉPART DE LA CARAVANE (14 MARS 1895)

Notre petite tente est tout juste assez grande pour nous contenir tous les cinq; néanmoins combien elle nous paraît agréable après le dur labeur de la journée. Assis devant une tasse de chocolat bouillant, tenant d'une main un biscuit, de l'autre un gros morceau de beurre, Peterson s'écrie dans un transport de joie enfantine: Maintenant me voici installé comme un prince! Ce brave garçon m'avait supplié de l'emmener, s'offrant à remplir toutes les fonctions dont je le chargerais; à mon grand regret, j'ai été obligé de renoncer à ses services. Mes compagnons, qui n'ont pas de sacs de couchage, dorment dans une hutte en neige enveloppés de leurs fourrures. Le lendemain matin, lorsque je me réveille, Peterson est déjà, debout, se promenant de long en large pour se réchauffer. Jamais, auparavant, il n'avait cru possible de dormir sur la neige; cependant, la nuit n'a pas été trop mauvaise, affirme-t-il. Il me fut impossible de lui faire avouer qu'il avait souffert du froid.

Après un déjeuner gai et plein d'entrain, les chiens sont attelés, puis je donne l'ordre du départ. Un dernier et chaleureux adieu à nos excellents camarades, et nous nous enfonçons dans le grand désert glacé où désormais pendant de longs mois nous vivrons solitaires, isolés de tout secours. Un peu plus loin, en me retournant, j'aperçois Peter posté sur le sommet d'un monticule, suivant avec attention les progrès de notre petite caravane. Très certainement il est persuadé qu'il ne nous reverra jamais.

Nous avançons d'abord très rapidement sur de larges plaines de glace unie. Plus loin, des amoncellements de toross et d'hummocks nous obligent au lent et pénible portage des traîneaux. Fatigués par ce rude labeur, nous faisons halte à six heures du soir. Longueur de l'étape: 9 milles.