En allant puiser de l'eau pour faire la soupe destinée au déjeuner, j'aperçois un phoque tout près de moi. Aussitôt je saute en kayak; à peine le canot est-il à la mer qu'il prend eau comme une écumoire. Pour éviter de couler à pic, je dois revenir en toute hâte vers la rive. Comme j'étais occupé à écoper, le phoque reparaît juste en face de moi. Je saisis mon fusil et lui envoie une balle bien ajustée. L'animal, frappé à mort du coup, flotte comme un bouchon. Aussitôt je m'élance en kayak et le harponne solidement. Désormais, sans crainte de perdre mon gibier, je le remorque vers la rive. Pendant cette manœuvre, l'eau monte de plus en plus dans mon misérable bachot; bientôt je suis complètement trempé jusqu'à la ceinture. Je tire ensuite ma prise jusque devant la tente, et la dépouille, en ayant soin de perdre le moins possible du précieux sang.

Après avoir revêtu des vêtements secs et mis les autres à sécher au soleil, je me glisse dans le sac.

Maintenant la tente nous offre un abri relativement chaud. La nuit dernière, la température était si élevée que nous avons dû coucher sans couverture. Au retour de cette expédition cynégétique, je trouve Johansen profondément endormi; un de ses pieds, absolument nu, passe en dehors de notre abri, sans qu'il ait la moindre sensation de froid.

D'après les résultats de mon observation de midi, notre radeau de glace ne dérive plus vers le sud, malgré la persistance des vents de nord. Peut-être la banquise est-elle fixe contre la côte. Cela n'est pas improbable, maintenant nous ne pouvons être loin de la terre.

27 juin.—Toujours la même vie monotone, le même vent, le même temps brumeux et les mêmes réflexions sur l'avenir.

La nuit dernière, tempête de nord accompagnée d'une chute de grésil qui frappe bruyamment contre la tente comme une forte pluie. La neige fond au contact de la toile et l'eau coule le long de ses parois. Par un pareil temps combien confortable nous semble notre abri! Bien au chaud dans notre sac, nous pouvons nous imaginer que nous dérivons rapidement vers l'ouest, bien que, peut-être, notre glaçon reste complètement immobile. Très certainement, un vent d'est nous poussera dans l'ouest et ensuite dans le sud. J'espère que nous dériverons vers le chenal qui sépare la terre François-Joseph du Spitzberg.

L'aspect des ouvertures de la banquise s'est beaucoup modifié. La grande nappe située devant nous est presque fermée. Tout autour de nous, des pressions se sont produites et ont rapproché les glaces.

En vue de notre prochain départ, nous préparons du pemmican avec les phoques que nous avons tués. Près de notre campement, Johansen découvre une petite nappe d'eau douce. Désormais nous n'aurons plus besoin de faire fondre de la glace. C'est la première eau de bonne qualité que nous ayons trouvée.

Les phoques ne se montrent plus; en revanche, les oiseaux sont toujours très abondants et très peu farouches. Hier, deux pagophiles blanches sont venues enlever un morceau de lard à deux pas de nous. Deux fois nous les avons chassées, deux fois elles sont revenues à la charge. Si le gros gibier fait défaut, il faudra nous rabattre sur les volatiles.

En attendant la fusion complète de la neige, nous faisons nos préparatifs du départ. Notre vie ressemble à celle d'une tribu d'Eskimos qui, partie pour récolter du foin sur les bords d'un fjord, trouve qu'il est trop court et attend qu'il pousse. La neige fond bien lentement.