30 juin.—Nous voici à la fin de juin, à peu près à la même place qu'au commencement du mois. La banquise est toujours couverte d'une couche de neige détrempée.

Le temps est magnifique. Assis aujourd'hui à côté de la tente, nous éprouvons une douce sensation de chaleur. Devant nous s'étend la banquise ruisselante de lumière dans un grand calme de chose morte. Ah! que le temps doit être beau tout là-bas, je sais bien où, dans cette Norvège aimée! Le fjord scintille dans une campagne souriante, et vous, chère femme, je vous vois assise, avec la petite Liv, au milieu de cette nature aimable. Peut-être en ce moment-ci vous promenez-vous dans notre canot sur l'eau calme de la baie? Je m'absorbe dans ces pensées, puis, tout à coup, en relevant la tête, la vue de la banquise me rappelle à la réalité. Avant de vous revoir, chers petits êtres, par quelles péripéties passerons-nous?

De la glace, de la glace, toujours et partout une immense blancheur. Hélas! elle est trop immaculée. Avec quelle joie nous apercevrions cet horizon éblouissant maculé par une petite tache noire marquant l'emplacement d'une terre. Depuis deux mois nous l'attendons avec anxiété cette apparition, et jamais elle ne vient.

Mercredi 3 juillet.—Pourquoi prendre mon crayon? Je n'ai rien de nouveau à écrire. Toujours la même vie monotone, et toujours la même hantise des êtres adorés. Les jours se suivent et se ressemblent. Un vent de sud nous a repoussés vers le nord. Nous voici maintenant par 82°8′,4. Hier et avant-hier par extraordinaire un beau soleil. L'horizon est très clair dans le sud; en vain nous l'avons observé. Toujours pas de terre!

C'est à n'y rien comprendre. La nuit dernière neige. Jamais de pluie, c'est à désespérer. Cette neige fraîche forme une épaisse couche sur l'ancienne nappe et empêche sa fusion. Le vent paraît cependant ouvrir de nouveaux canaux dans la banquise.

Dimanche 6 juillet.—Température +1°. Cette nuit est enfin arrivée la pluie si impatiemment attendue, une bonne pluie qui dure toute la matinée. La neige est maintenant complètement détrempée. Si pareille averse tombait pendant une semaine, la banquise serait nettoyée de l'épaisse bouillie qui la recouvre. Mais non, le froid reprendra bientôt; une couche de verglas se formera, et nous devrons encore attendre le moment de nous remettre en marche. J'ai déjà éprouvé trop de désillusions pour garder l'espoir. Cette vie est une école de patience.

Pendant ce temps, nous travaillons à rendre étanches les coques des kayaks. Quand le moment du départ sera venu, tout sera prêt pour une mise en route rapide. Il y a quelques jours, nous avons dû encore tuer un de nos fidèles compagnons. Maintenant il ne nous reste plus que deux chiens, Kaïfas et Suggen. Ceux-là, nous les garderons jusqu'à la dernière extrémité.

Tout à coup, avant-hier, nous découvrons une tache noire dans l'est, très loin à l'horizon. Vite la lunette. La tache dépasse les hummocks les plus élevés et a l'apparence d'un rocher émergeant au milieu de neiges. Du sommet du plus haut monticule, j'observe attentivement cette apparition mystérieuse. Elle est trop grande pour être quelque empilement de blocs noircis par du gravier; il n'est guère probable cependant que cela soit une île. Nous dérivons certainement, et nous voyons toujours cette tache dans la même position par rapport à nous. Le lendemain, elle est toujours en vue sous le même angle. C'est probablement quelque iceberg.

Dès que l'horizon s'éclaire dans la direction du sud, nous nous dirigeons vers la tour de guet, un hummock élevé, voisin de la tente, toujours dans l'espérance d'apercevoir la terre. Autant de promenades, autant d'espoirs déçus, partout le même horizon blanc. Chaque jour, également, j'examine aux environs du campement l'état de la neige, et constate avec dépit que son épaisseur n'a guère diminué. Par moments, je viens à douter qu'elle puisse disparaître cet été. Si la neige ne fond pas, terrible deviendra notre position. Le meilleur alors pour nous sera d'hiverner à la terre François-Joseph ou ailleurs. Pendant que je suis absorbé dans ces réflexions, la pluie survient. Aussitôt s'envolent nos noires pensées; de suite nous nous berçons de l'espoir de rentrer bientôt en Norvège. Comme là-bas, la vie sera agréable après cette terrible aventure.