NOS DEUX DERNIERS CHIENS: KAÏFAS ET SUGGEN
10 juillet.—Maintenant que notre vie devient plus intéressante, j'ai moins de goût qu'auparavant à écrire mon journal. Tout me devient de plus en plus indifférent. Nous n'attendons qu'une chose, la débâcle, et elle ne vient pas. Qu'écrirai-je sur mon carnet? Toujours la même chose. Nous avons bien mangé, et ronflé vingt-quatre heures.
Toute la journée du 6, pluie. Pour fêter cet heureux événement, un chocolat bouillant est servi au souper; comme plat de résistance, de la graisse de phoque crue.
Pendant le repas, Kaïfas se met à aboyer. A coup sûr quelque animal a dû passer. A peine ai-je passé la tête hors de la tente que j'aperçois un ours. En toute hâte, j'empoigne mon fusil et, pendant que l'animal me regarde d'un air ahuri, je lui envoie une balle au défaut de l'épaule. L'ours chancelle; quoique mortellement frappé, il peut encore s'enfuir clopin-clopant. Avant que j'ai eu le temps de trouver une cartouche dans ma poche remplie d'un tas de choses, il est déjà au milieu des hummocks. Il n'y a pas à hésiter. Il ne faut pas laisser échapper une pareille proie, et de suite je me lance à sa poursuite. A quelques pas de là, deux gentils petits oursons, dressés sur leurs pattes de derrière, observent anxieusement le retour de leur mère. A ma vue, toute la bande prend la fuite. C'est alors une chasse effrénée. Aucun obstacle ne nous arrête, ni les monticules de glace, ni les crevasses; nous gravissons les hummocks, sautons les ponts de glace. Une chose curieuse que cette ardeur cynégétique; c'est comme si on mettait le feu à une fusée. Dans toute autre occasion, nous aurions trouvé absolument impraticable cette neige molle dans laquelle nous enfonçons jusqu'aux genoux, et, avant de nous engager au milieu de ces glaçons disloqués, nous aurions prudemment choisi notre route; maintenant, nous nous lançons à travers tous les accidents de terrain sans y prendre garde. Quoique l'ours, grièvement blessé, traîne la jambe, j'ai de la difficulté à le suivre. Dans leur sollicitude filiale les oursons tournent autour de leur mère, et trottent en avant d'elle comme pour lui indiquer la route et pour l'encourager. Arrivé au sommet d'un hummock élevé, je fais feu. La bête tombe morte. Les enfants poussent alors des gémissements plaintifs; leur désespoir serait attendrissant dans d'autres circonstances. Un nouveau coup de feu et l'enfant roule à côté de sa mère. Le survivant regarde tristement tantôt le cadavre de son frère, tantôt celui de sa mère. Sa douleur est indescriptible; tout entier à ses lamentations, il tourne la tête d'un air absolument indifférent, lorsque je m'approche pour lui envoyer une balle. Incontinent nous ouvrons les trois cadavres, enlevons les intestins et commençons le dépeçage. Un rude labeur. Le lendemain seulement cette besogne est terminée.
Maintenant notre avenir est assuré. Nous avons plus de vivres que nous ne pourrons en consommer, et nos chiens affamés pourront se gorger de viande crue. Elles en ont grandement besoin, les pauvres bêtes. Suggen est maintenant bien bas, je ne sais s'il pourra encore tenir. Quand nous l'avons attelé pour ramener les ours au campement, il pouvait à peine demeurer debout et nous avons dû le placer sur le traîneau. Une fois sur le véhicule, il se mit à hurler terriblement, comme s'il eût voulu manifester sa honte de se voir ainsi transporté. Les unes après les autres, nos pauvres bêtes sont atteintes d'une paralysie des jambes, elles tombent et éprouvent ensuite les plus grandes difficultés à se relever. Kaïfas est heureusement bien portant.
Les oursons étaient énormes. Leur mère avait encore du lait. Comme très certainement la période de l'allaitement chez ces animaux ne dure pas dix-huit mois, ces animaux devaient être âgés de moins d'un an et demi, bien qu'ils fussent de moitié plus gros que ceux tués l'année précédente au mois de novembre. Cela indiquerait que l'ours blanc met bas dans toutes les saisons. L'estomac de ces animaux renfermait des morceaux de peau de phoque.
15 juillet.—Une mouette de Ross (Radostethia rosea) vole au-dessus de nos têtes. Il y a huit jours, j'ai aperçu un exemplaire adulte de cet oiseau avec un collier noir.
17 juillet.—La neige ayant en partie disparu, il faut songer au départ. Pour rendre étanches les coques des kayaks, nous les avons badigeonnées avec une mixture d'huile et de pastel en guise de peinture. Après cela, inspection minutieuse des bagages: tout ce qui n'est pas absolument indispensable sera abandonné. A notre grand regret, il faut nous résigner à laisser notre sac de couchage, ce précieux serviteur, et une notable provision de viande et de graisse, ainsi que trois belles peaux d'ours. Nous abandonnons également une partie de la pharmacie, de notre batterie de cuisine, des moufles en peau de loup, des ski, des mocassins, un marteau de géologie.
Matin et soir, nous mangeons de l'ours sans jamais nous en fatiguer. Avis aux gourmets: la poitrine d'ourson est un mets de premier choix. Cette nourriture, exclusivement sanguine, ne nous causa aucun trouble d'estomac.
Dans la journée du 19, plusieurs mouettes de Ross en vue, venant du sud-est et se dirigeant vers l'ouest. Le 18, un de ces oiseaux a été également aperçu. La rencontre, en aussi grand nombre, de ce volatile rare est absolument extraordinaire. Où pouvons-nous bien être?