Le 22, nous nous remettons en route vers le sud. La glace est toujours très accidentée; mais les traîneaux sont moins lourds et la neige moins épaisse, aussi notre marche est-elle beaucoup plus rapide que nous ne l'avions espéré. Pendant la dernière partie de l'étape, la couche de neige devient si mince que l'emploi des ski n'est plus nécessaire. Une fois débarrassés de ces longs patins, nous pourrons traverser plus facilement les chaînes d'hummocks.

CHAPITRE IX
LA TERRE EN VUE

24 juillet.—Terre en vue! Pour la première fois, depuis deux ans, nous voyons quelque chose s'élever au-dessus de l'horizon blanc de la banquise. Une nouvelle vie commence pour nous.

La terre! Depuis combien de temps l'espoir de cette découverte hante-t-elle notre cerveau? Maintenant, elle nous apparaît comme une vision lointaine, pareille à un nuage que le vent va chasser.

Depuis longtemps elle est en vue sans que nous ayons pu la reconnaître avec certitude. A plusieurs reprises, du camp de l'Attente[33], j'avais cru distinguer, au loin, des champs de neige s'élevant au-dessus de la grande monotonie glacée; puis, ne découvrant aucun point noir dans cette bande de satin, je l'avais prise pour un nuage. A chaque instant, elle me semblait changer de forme, sans doute par suite de la réfraction; pourtant toujours elle était visible à la même place, avec le même profil.

[33] Nom donné par le Dr Fr. Nansen au campement du 22 juin au 22 juillet.

Maintenant l'espoir nous est revenu; la glace est terriblement difficile cependant. Toujours des amoncellements de blocs, hauts comme des montagnes, et, entre ces accidents de terrain, des vallées et des ravins. Heureusement nos embarcations sont en excellent état. Quand le passage nous est coupé par des chenaux, nous mettons à l'eau les kayaks et, en quelques instants, nous arrivons sur l'autre rive.

Hier matin, tandis que je marchai en tête du convoi, Johansen, du sommet d'un hummock qu'il avait gravi pour examiner la banquise, aperçut à l'horizon une traînée noire; pensant que ce n'est qu'un nuage, il n'y faisait aucune attention. Un peu plus tard, voyant cette même tache foncée au milieu d'un stratus blanc, je l'examinai à la lunette. Au premier coup d'œil, j'ai la grande joie de distinguer un vaste champ de neige moucheté de pointements rocheux. Plus loin, à l'est, je découvre une seconde terre également couverte de neige, en partie masquée par un brouillard blanc dont la forme change à chaque instant. Elle est beaucoup plus grande et plus haute que la première. Je m'attendais à un spectacle autrement grandiose. Je rêvais de pics élancés se dressant au milieu de glaciers éblouissants. C'était fou de ma part; ici la terre ne peut être que couverte de neige.

Ces îles paraissent tout près; très certainement, pensons-nous, nous les atteindrons demain soir. Johansen partage mon sentiment; il est même d'avis de poursuivre, sans arrêt, notre chemin pour atterrir aujourd'hui. Hélas! treize jours devaient s'écouler avant que nous pussions fouler la terre, treize jours d'un long et pénible labeur à travers la banquise.

Après cela, la tente est dressée. Afin de célébrer l'heureux événement, un vrai festin sardanapalesque est servi: un ragoût de pommes de terre, les dernières! Depuis longtemps nous les conservons pour cette circonstance; nous y ajoutons du pemmican, de la viande d'ours et de phoque séchée, puis des langues d'ourson. Le second service comprend de vieilles croûtes frites dans de la graisse et un morceau de chocolat.