Mais par quels moyens la conquérir? De quelque côté qu'il tournât ses regards, tous ses États étaient en flammes. La Silésie était entraînée dans la révolte de la Bohême; la Moravie était sur le point de suivre cet exemple; dans la haute et la basse Autriche s'agitait, comme sous Rodolphe, l'esprit de liberté; aucune diète ne voulait prêter le serment. Le prince Bethlen Gabor de Transylvanie menaçait la Hongrie d'une irruption; un mystérieux armement des Turcs effrayait toutes les provinces situées à l'orient; et pour que la détresse de Ferdinand fût au comble, il fallut encore que les protestants, éveillés par l'exemple général, levassent la tête dans ses domaines paternels. Ils avaient dans ces pays la supériorité du nombre; dans la plupart, ils étaient en possession des revenus avec lesquels Ferdinand devait faire la guerre. Les neutres commençaient à balancer; les fidèles, à désespérer; les malintentionnés montraient seuls du courage. Une moitié de l'Allemagne faisait signe aux rebelles de prendre patience, l'autre attendait l'événement sans agir; les secours de l'Espagne étaient encore dans des pays lointains: le moment qui donnait tout à Ferdinand menaçait de tout lui ravir.

Quelques offres qu'il fît maintenant, sous la dure loi de la nécessité, aux Bohêmes rebelles, toutes ses propositions de paix furent insolemment rejetées. Déjà le comte de Thurn se montre en Moravie, à la tête d'une armée, pour amener cette province, la seule qui fût encore chancelante, à prendre un parti. La vue de leurs amis donne aux protestants moraves le signal de la révolte. Brünn est emporté; le reste du pays se rend volontairement; dans toute la province, on change de religion et de gouvernement. Le torrent des rebelles, grossi dans sa course, se précipite dans l'Autriche supérieure, où un parti de même opinion le reçoit avec allégresse. «Plus de priviléges de religion! les mêmes droits pour toutes les Églises chrétiennes! Le bruit se répand qu'on lève dans le pays des troupes étrangères pour écraser la Bohême: ce sont elles qu'on vient chercher, dit-on, et l'on poursuivra jusqu'à Jérusalem l'ennemi de la liberté.» Aucun bras ne se remue pour défendre l'archiduc; à la fin, les rebelles viennent camper sous les murs de Vienne, pour assiéger leur souverain.

Ferdinand avait éloigné ses enfants de Grætz, où ils n'étaient plus en sûreté, et les avait envoyés dans le Tyrol; lui-même, il attendait la révolte dans sa capitale. Une poignée de soldats était tout ce qu'il pouvait opposer à cet essaim furieux; et ce petit nombre d'hommes manquait de bonne volonté parce qu'ils étaient sans solde et même sans pain. Vienne n'était pas préparée à un long siége. Le parti des religionnaires, toujours prêt à se joindre aux Bohêmes, avait dans la ville la supériorité, ceux de la campagne rassemblaient déjà des troupes contre l'archiduc. Déjà la plèbe protestante le voyait enfermé dans un cloître, ses États partagés, et ses enfants élevés dans la nouvelle religion. Livré à des ennemis secrets, entouré d'ennemis déclarés, il voyait, à chaque instant, s'ouvrir l'abîme qui allait engloutir toutes ses espérances, l'engloutir lui-même. Les balles bohêmes volaient dans son palais impérial, où seize barons autrichiens, qui avaient pénétré dans son appartement, l'assiégeaient de reproches et voulaient lui arracher son consentement à une confédération avec les Bohêmes. Un de ces barons le saisit par les boutons de son pourpoint, lui lança ce cri au visage: «Ferdinand, signeras-tu?»

A qui n'eût-on pardonné de chanceler dans une position si terrible?... Ferdinand songeait aux moyens de devenir empereur d'Allemagne. Il semblait n'avoir plus d'autre ressource que de fuir promptement ou de céder. Autour de lui, des hommes de cœur lui conseillaient le premier parti; des prêtres catholiques, le second. S'il abandonnait la ville, elle tombait dans les mains de l'ennemi. Avec Vienne, l'Autriche était perdue; avec l'Autriche, le trône impérial. Ferdinand ne quitta point sa capitale et voulut tout aussi peu entendre parler de conditions.

L'archiduc discutait encore avec les barons qu'on lui avait députés; tout à coup, le son des trompettes retentit sur la place du château. Les assistants passent de l'étonnement à la crainte, un bruit sinistre se répand dans le palais: les députés disparaissent l'un après l'autre. On entend beaucoup de nobles et de bourgeois s'enfuir en toute hâte dans le camp de Thurn. Ce changement soudain avait été produit par un régiment de cuirassiers de Dampierre, qui, à ce moment décisif, avait pénétré dans la ville pour défendre l'archiduc. Un corps de fantassins les suivit bientôt; beaucoup de bourgeois catholiques, animés à cette vue d'un nouveau courage, et les étudiants eux-mêmes, prennent les armes. Une nouvelle qui arriva en même temps de Bohême acheva de sauver Ferdinand: le général néerlandais Bucquoi avait battu complétement le comte de Mansfeld près de Budweiss, et il marchait sur Prague. Les Bohêmes se hâtèrent de plier leurs tentes pour aller délivrer leur capitale.

Et maintenant l'ennemi laissait libres les passages qu'il avait occupés pour fermer à Ferdinand la route qui menait à Francfort, à l'élection impériale. S'il importait, en tout cas, au roi de Hongrie, pour l'ensemble de son plan, de monter sur le trône de l'Empire, c'était maintenant pour lui un intérêt d'autant plus grave, que son élection allait devenir le témoignage le moins suspect et le plus décisif pour la dignité de sa personne et la justice de sa cause, en même temps qu'elle lui permettrait d'espérer les secours de l'Allemagne. Mais la même cabale, qui le poursuivait dans ses États héréditaires, travailla également contre lui dans sa candidature à la couronne impériale. On ne voulait plus voir monter aucun prince autrichien sur le trône d'Allemagne, et moins que tout autre ce Ferdinand, le persécuteur décidé de la religion protestante, l'esclave de l'Espagne et des jésuites. Pour l'écarter, on avait offert, du vivant de Matthias, la couronne impériale au duc de Bavière, et, après son refus, au duc de Savoie. Comme il n'était pas fort aisé de s'accorder avec celui-ci sur les conditions, on s'efforça du moins de retarder l'élection, jusqu'au moment où un coup décisif, en Bohême ou en Autriche, aurait ruiné toutes les espérances de Ferdinand et l'aurait rendu incapable de cette dignité. Les membres de l'Union ne négligèrent rien pour prévenir contre lui l'électeur de Saxe, qui était enchaîné aux intérêts de l'Autriche, et lui représenter le péril dont les maximes de ce prince et ses liaisons avec l'Espagne menaçaient la religion protestante et la constitution de l'Empire. Ils ajoutaient que, par l'élévation de Ferdinand au trône impérial, l'Allemagne ferait siennes les affaires particulières de l'archiduc et attirerait contre elle les attaques des Bohêmes. Mais, en dépit de tous les efforts contraires, le jour de l'élection fut fixé; Ferdinand y fut convoqué, comme roi légitime de Bohême; et, malgré la protestation des états de ce pays, sa voix d'électeur fut reconnue valable. Les trois voix des électeurs ecclésiastiques étaient à lui, celle de la Saxe lui était aussi favorable; celle de Brandebourg ne lui était pas contraire, et une majorité décisive le nomma empereur (1619). C'est ainsi qu'il vit placée d'abord sur sa tête la plus douteuse de ses couronnes, pour perdre quelques jours après celle qu'il comptait parmi ses possessions assurées. Tandis qu'on le faisait empereur à Francfort, on le renversait, à Prague, du trône de Bohême.

Cependant presque tous ses États héréditaires d'Allemagne avaient formé une confédération formidable avec les Bohêmes, dont l'audace ne connut alors plus de bornes. Le 17 août 1619, dans une assemblée des états du royaume, ils déclarèrent l'empereur ennemi de la religion et de la liberté de la Bohême, pour avoir excité le feu roi contre eux par ses funestes conseils, prêté des troupes pour les opprimer, livré le royaume en proie aux étrangers, et même enfin, au mépris de leur souveraineté nationale, assuré le trône à l'Espagne, dans un pacte secret; il le déclarèrent déchu de tous ses droits à leur couronne et procédèrent sans retard à une nouvelle élection. Comme c'étaient des protestants qui avaient prononcé la sentence, le choix ne pouvait guère tomber sur un prince catholique: cependant, pour la forme, quelques voix se firent entendre en faveur de la Bavière et de la Savoie. Mais la haine religieuse acharnée qui divisait entre eux les évangéliques aussi et les réformés opposa quelque temps des obstacles, même à l'élection d'un roi protestant; enfin l'adresse et l'activité des calvinistes l'emportèrent sur les luthériens, supérieurs en nombre.

Parmi tous les princes qui furent proposés pour cette, dignité, l'électeur palatin Frédéric V s'était acquis les droits les plus fondés à la confiance et à la reconnaissance des Bohêmes. Chez aucun de ses compétiteurs, l'intérêt particulier de beaucoup de membres des états et l'inclination du peuple ne semblaient justifiés par autant d'avantages politiques. Frédéric V avait l'esprit libre et éveillé, une grande bonté de cœur, une générosité royale. Il était le chef des réformés en Allemagne; il dirigeait l'Union, dont les forces étaient à ses ordres: proche parent du duc de Bavière, gendre du roi de la Grande-Bretagne, qui pouvait le soutenir puissamment. Le parti calviniste fit valoir avec le plus heureux succès tous ces avantages, et les états du royaume, assemblés à Prague, élurent pour roi Frédéric V, au milieu des prières et des larmes de joie.

Tout ce qui s'accomplit à la diète de Prague était un coup trop bien préparé, et Frédéric avait pris lui-même à toute l'affaire une part trop active pour que l'offre des Bohêmes eût dû le surprendre. Mais, une fois en présence de la couronne, il fut effrayé de son éclat: la grandeur de l'attentat, jointe à celle du succès, intimida son cœur pusillanime. Selon l'habitude des âmes faibles, il voulut d'abord s'affermir dans son dessein par le jugement d'autrui; mais ce jugement n'avait aucun pouvoir sur lui lorsqu'il contrariait sa passion. La Saxe et la Bavière, auxquelles il avait demandé conseil, tous les électeurs ses collègues, tous ceux qui mettaient dans la balance, avec cette entreprise, ses talents et ses forces, lui montrèrent l'abîme où il se précipitait. Le roi Jacques d'Angleterre lui-même aimait mieux voir une couronne arrachée à son gendre que de l'aider à violer la majesté sacrée des rois par un si funeste exemple. Mais que pouvait la voix de la sagesse contre l'éclat séducteur d'une couronne royale? Dans le moment où elle déploie sa plus grande énergie, où elle repousse loin d'elle le rejeton sacré d'une dynastie deux fois séculaire, une nation libre se jette dans ses bras; elle se fie à son courage et le choisit pour son chef dans la périlleuse carrière de la gloire et de la liberté; une religion opprimée attend de lui, de lui son défenseur-né, protection et appui contre son persécuteur: sera-t-il assez pusillanime pour avouer sa crainte, assez lâche pour trahir la religion et la liberté? Cette nation lui montre en même temps la supériorité de ses ressources et l'impuissance de ses ennemis; les deux tiers des forces autrichiennes armées contre l'Autriche, et, en Transylvanie, un belliqueux allié, tout prêt à diviser encore, par une attaque, les faibles restes de cette puissance. De si brillants appels n'éveilleraient pas son ambition? De telles espérances n'enflammeraient pas son courage?

Quelques instants de tranquille réflexion auraient suffi pour lui montrer la témérité de l'entreprise et le peu de valeur de la récompense; mais les encouragements parlaient à ses sens, les avertissements à sa raison. Ce fut son malheur que les voix qui l'entouraient, celles qui pouvaient le mieux se faire écouter, prissent le parti qui flattait ses désirs. L'agrandissement de leur maître ouvrait à l'ambition et à la cupidité de tous ses serviteurs palatins un vaste champ pour se satisfaire. Tout zélé calviniste devait voir avec transport ce triomphe de son Église. Une tête si faible pouvait-elle résister aux séductions de ses conseillers, qui exagéraient ses ressources et ses forces autant qu'ils rabaissaient la puissance de l'ennemi; aux exhortations des prédicateurs de sa cour, qui lui présentaient les inspirations de leur zèle fanatique comme la volonté du ciel? Les rêveries des astrologues remplissaient son cerveau de chimériques espérances. La séduction vint même l'assaillir par la voix irrésistible de l'amour: «As-tu donc osé, lui disait l'électrice, recevoir la main d'une fille de roi pour trembler ainsi devant une couronne que l'on t'offre volontairement? J'aime mieux du pain à ta table de roi que des festins à ta table d'électeur.»