Pour l'un et l'autre objet, il était de la plus grande importance d'occuper la ville de Stralsund, sur la mer Baltique. Son excellent port, la facilité du trajet de ce point aux côtes de Suède et de Danemark, la rendaient particulièrement propre à former une place d'armes dans une guerre contre ces deux puissances. Cette ville, la sixième de la ligue anséatique, jouissait des plus grands priviléges, sous la protection du duc de Poméranie. N'ayant aucune liaison avec le Danemark, elle n'avait pas jusque-là pris la moindre part à la guerre. Mais ni cette neutralité ni ses priviléges ne pouvaient la défendre contre les prétentions arrogantes de Wallenstein, qui avait ses vues sur elle.

Les magistrats de Stralsund avaient rejeté avec une louable fermeté une proposition du généralissime de recevoir une garnison impériale; ils avaient aussi repoussé la demande insidieuse du passage pour ses troupes. Dès lors, Wallenstein se disposa à faire le siége de la ville.

Il était d'une égale importance pour les deux couronnes du Nord de protéger l'indépendance de Stralsund, sans laquelle on ne pouvait maintenir la libre navigation de la Baltique. Le danger commun fit taire enfin la jalousie qui divisait depuis longtemps les deux rois. Dans un traité conclu à Copenhague (1628), ils se promirent de réunir leurs forces pour la défense de Stralsund et de repousser en commun toute puissance étrangère qui paraîtrait dans la Baltique avec des intentions ennemies. Christian IV jeta aussitôt dans Stralsund une garnison suffisante et alla se montrer aux habitants pour affermir leur courage. La flotte danoise coula à fond quelques bâtiments de guerre, envoyés par le roi Sigismond de Pologne au secours de Wallenstein, et, la ville de Lubeck lui ayant alors aussi refusé ses vaisseaux, le généralissime impérial sur mer n'eut pas même assez de navires pour bloquer le port d'une seule ville.

Rien ne paraît plus étrange que de vouloir conquérir, sans bloquer son port, une place maritime parfaitement fortifiée. Wallenstein, qui n'avait jamais rencontré de résistance, voulut alors vaincre la nature et accomplir l'impossible. Stralsund, libre du côté de la mer, put continuer sans obstacle à se pourvoir de vivres et à se renforcer de nouvelles troupes; néanmoins Wallenstein l'investit du côté de la terre, et il chercha par des menaces fastueuses à suppléer aux moyens plus efficaces qui lui manquaient. «J'emporterai cette ville, disait-il, quand elle serait attachée au ciel avec des chaînes.» L'empereur, qui pouvait bien regretter une entreprise dont il n'attendait pas une glorieuse issue, saisit lui-même avec empressement une apparence de soumission et quelques offres acceptables des habitants pour ordonner à son général de lever le siége. Wallenstein méprisa cet ordre et pressa, comme auparavant, les assiégés par des assauts continuels. La garnison danoise, déjà très-réduite, ne suffisait plus à des travaux sans relâche; cependant le roi ne pouvait risquer plus de soldats pour la défense de la ville: alors, avec l'agrément de Christian IV, elle se jeta dans les bras du roi de Suède. Le commandant danois quitta la forteresse pour faire place à un Suédois, qui la défendit avec le plus heureux succès. La fortune de Wallenstein échoua devant Stralsund: pour la première fois, son orgueil éprouva la sensible humiliation de renoncer à une entreprise, et cela après y avoir perdu plusieurs mois et sacrifié douze mille hommes. Mais la nécessité où il avait mis cette ville de recourir à la protection suédoise amena entre Gustave-Adolphe et Stralsund une étroite alliance, qui ne facilita pas peu, dans la suite, l'entrée des Suédois en Allemagne.

Jusqu'ici, la fortune avait accompagné les armes de la Ligue et de l'empereur. Christian IV, vaincu en Allemagne, était contraint de se cacher dans ses îles; mais la mer Baltique mit un terme à ces conquêtes. Le manque de vaisseaux n'empêchait pas seulement de poursuivre plus loin le roi: il exposait encore le vainqueur à perdre le fruit de ses victoires. Ce qui devait surtout alarmer, c'était l'union des deux rois du Nord: si elle durait, l'empereur et son général ne pouvaient jouer aucun rôle sur la Baltique ni faire une descente en Suède. Mais, si l'on réussissait à séparer les intérêts des deux monarques et à s'assurer particulièrement l'amitié du roi de Danemark, on pouvait espérer de venir à bout d'autant plus aisément de la Suède isolée. La crainte de l'intervention des puissances étrangères, les mouvements séditieux des protestants dans ses propres États, les frais énormes que la guerre avait coûtés jusque-là, et plus encore l'orage qu'on était sur le point de soulever dans toute l'Allemagne protestante, disposaient l'esprit de l'empereur à la paix, et, par des motifs tout opposés, son général s'empressa de satisfaire ce désir. Bien éloigné de souhaiter une paix qui, du faîte brillant de la grandeur et de la puissance, le plongerait dans l'obscurité de la vie privée, il ne voulait que changer le théâtre de la guerre et, par cette paix partielle, prolonger la confusion. L'amitié du roi de Danemark, dont il était devenu le voisin, comme duc de Mecklembourg, lui était très-précieuse pour ses vastes projets, et il résolut de s'attacher ce monarque, en lui sacrifiant même, au besoin, les intérêts de son maître.

Christian IV s'était engagé, dans le traité de Copenhague, à ne point conclure de paix partielle avec l'empereur sans la participation de la Suède. Néanmoins, les propositions que lui fit Wallenstein furent accueillies avec empressement. Dans un congrès tenu à Lubeck (1629), d'où Wallenstein écarta, avec un dédain étudié, les envoyés suédois, qui étaient venus intercéder pour le Mecklembourg, l'empereur restitua aux Danois tous les pays qu'on leur avait pris. On imposa au roi l'obligation de ne plus s'immiscer désormais dans les affaires de l'Allemagne, au delà de ce qui lui était permis comme duc de Holstein; de ne plus prétendre, à quelque titre que ce fût, aux bénéfices ecclésiastiques de la basse Allemagne, et d'abandonner à leur sort les ducs de Mecklembourg. Christian avait entraîné lui-même ces deux princes dans la guerre contre l'empereur, et maintenant il les sacrifiait pour se concilier le ravisseur de leurs États. Parmi les motifs qui l'avaient décidé à faire la guerre à l'empereur, le rétablissement de l'électeur palatin, son parent, n'avait pas été le moins considérable; il ne fut pas dit un seul mot de ce prince dans le traité de Lubeck, et même on reconnaissait, dans l'un des articles, la légitimité de l'électorat bavarois. Ce fut ainsi, avec si peu de gloire, que Christian IV disparut de la scène.

Pour la deuxième fois, Ferdinand tenait dans sa main le repos de l'Allemagne, et il ne dépendait que de lui de changer la paix avec le Danemark en une paix générale. De toutes les contrées de l'Allemagne s'élevaient jusqu'à lui les lamentations des malheureux qui le suppliaient de mettre un terme à leurs souffrances: les barbaries de ses soldats, l'avidité de ses généraux avaient passé toutes les bornes. L'Allemagne, traversée par les bandes dévastatrices de Mansfeld et de Christian de Brunswick, et par les masses, plus effroyables encore, de Tilly et de Wallenstein, était épuisée, saignante, désolée, et soupirait après le repos. Tous les membres de l'Empire désiraient ardemment la paix; l'empereur la souhaitait lui-même. Engagé, au nord de l'Italie, dans une guerre contre la France, épuisé par celle d'Allemagne, il songeait avec inquiétude aux comptes qu'il aurait à solder. Malheureusement, les conditions auxquelles les deux partis religieux consentaient à remettre l'épée dans le fourreau étaient contradictoires. Les catholiques voulaient sortir de la guerre avec avantage; les protestants ne voulaient pas en sortir avec perte. Au lieu de mettre les adversaires d'accord par une sage modération, l'empereur prit parti, et, par là, il plongea de nouveau l'Allemagne dans les horreurs d'une épouvantable guerre.

Dès la fin des troubles de Bohême, Ferdinand avait déjà commencé la contre-réformation dans ses États héréditaires; mais, par ménagement pour quelques membres évangéliques des états, il avait procédé avec modération. Les victoires que ses généraux remportèrent dans la basse Allemagne lui donnèrent le courage de dépouiller toute contrainte. Il fut donc signifié aux protestants de ses domaines héréditaires qu'ils eussent à renoncer à leur culte ou à leur patrie: amère et cruelle alternative, qui provoqua chez les paysans de l'Autriche les plus terribles soulèvements. Dans le Palatinat, le culte réformé fut aboli immédiatement après l'expulsion de Frédéric V, et les docteurs de cette religion furent chassés de l'université de Heidelberg.

Ces innovations n'étaient que le prélude de plus grandes encore. Dans une assemblée de princes électeurs à Mulhouse, les catholiques demandèrent à l'empereur de restituer à leur Église tous les archevêchés, les évêchés, les abbayes et couvents, médiats ou immédiats, que les protestants avaient confisqués depuis la paix d'Augsbourg, et d'indemniser ainsi les catholiques pour les pertes et les vexations qu'ils avaient essuyées dans la dernière guerre. Un souverain aussi rigoureux catholique que l'était Ferdinand ne pouvait laisser tomber une pareille invitation; mais il ne croyait pas le moment venu de soulever toute l'Allemagne protestante par une mesure si décisive. Il n'était pas un seul prince protestant à qui cette revendication des biens ecclésiastiques n'enlevât une partie de ses domaines. Là même où l'on n'avait pas consacré entièrement le produit de ces biens à des usages temporels, on l'avait employé dans l'intérêt de l'Église protestante. Plusieurs princes devaient à ces acquisitions une grande partie de leurs revenus et de leur puissance. La revendication devait les soulever tous indistinctement. La paix de religion ne contestait point leur droit à ces bénéfices, quoiqu'elle ne l'établît pas non plus d'une manière certaine; mais une longue possession, presque séculaire chez un grand nombre, le silence de quatre empereurs, la loi de l'équité, qui donnait aux protestants, sur les fondations de leurs ancêtres, un droit égal à celui des catholiques, pouvaient être allégués par eux comme des titres pleinement légitimes. Outre la perte effective qu'ils auraient éprouvée dans leur puissance et leur juridiction en restituant ces biens, outre les complications infinies qui en devaient résulter, ce n'était pas pour eux un médiocre préjudice, que les évêques catholiques réintégrés dussent renforcer d'autant de voix nouvelles le parti catholique dans la diète. Des pertes si sensibles du côté des évangéliques faisaient craindre à l'empereur la plus violente résistance, et, avant que le feu de la guerre fût étouffé en Allemagne, il ne voulut pas soulever mal à propos contre lui tout un parti redoutable dans son union et qui avait dans l'électeur de Saxe un puissant soutien. Il fit donc d'abord quelques tentatives partielles, pour juger de l'accueil que recevrait une mesure générale. Quelques villes impériales de la haute Allemagne et le duc de Wurtemberg reçurent l'ordre de restituer un certain nombre de ces bénéfices.

L'état des choses en Saxe lui permit de risquer quelques essais plus hardis. Dans les évêchés de Magdebourg et de Halberstadt, les chanoines protestants n'avaient pas balancé à nommer des évêques de leur religion. En ce moment, les deux évêchés, à l'exception de la ville de Magdebourg, étaient envahis par des troupes de Wallenstein. Le hasard voulut que les deux siéges furent vacants à la fois: celui de Halberstadt par la mort de l'administrateur, le duc Christian de Brunswick, et l'archevêché de Magdebourg par la déposition de Christian-Guillaume, prince de Brandebourg. Ferdinand profita de ces deux circonstances pour donner le siége de Halberstadt à un évêque catholique et de plus prince de sa propre maison. Pour se dérober à une pareille contrainte, le chapitre de Magdebourg se hâta d'élire archevêque un fils de l'électeur de Saxe. Mais le pape, qui, de sa propre autorité, s'ingéra dans cette affaire, conféra aussi au prince autrichien l'archevêché de Magdebourg; et l'on ne put s'empêcher d'admirer l'habileté de Ferdinand, qui, dans son zèle pieux pour sa religion, n'oubliait pas de veiller aux intérêts de sa famille.