Cependant, l'armée impériale et bavaroise avait pénétré dans l'évêché de Bamberg, où le duc de Friedland passa une seconde revue. Il trouva cette armée de soixante mille hommes réduite par la désertion, les combats et les maladies, à vingt-quatre mille, dont le quart était des troupes bavaroises. Ainsi le champ de Nuremberg avait plus affaibli les deux partis que deux grandes batailles perdues, sans avoir avancé la guerre d'un seul pas vers son terme, ni satisfait la vive attente de l'Europe par un seul événement décisif. A la vérité, cette diversion avait fait trêve, pour quelque temps, aux conquêtes du roi en Bavière, et préservé l'Autriche même d'une invasion ennemie; mais, en s'éloignant de Nuremberg, on rendait à Gustave-Adolphe la pleine liberté de faire encore de la Bavière le théâtre de la guerre. Indifférent au sort de ce pays, et lassé de la contrainte que lui imposait sa réunion avec l'électeur, le duc de Friedland saisit avidement l'occasion de se séparer de cet importun associé et de poursuivre avec une nouvelle ardeur ses projets favoris. Toujours fidèle à son premier plan de séparer la Saxe des Suédois, il fit choix de ce pays pour les quartiers d'hiver de ses troupes, et il espéra, par sa pernicieuse présence, imposer d'autant plus vite à l'électeur une paix séparée.

Le moment ne pouvait être plus favorable pour cette entreprise. Les Saxons s'étaient jetés en Silésie, où, réunis avec des auxiliaires du Brandebourg et de la Suède, ils remportaient chaque jour de nouveaux avantages sur les troupes de l'empereur. Par une diversion dans les États mêmes de l'électeur, on sauvait la Silésie, et la chose était d'autant plus facile, que la Saxe, par la guerre de Silésie, était dégarnie de défenseurs et de toutes parts ouverte à l'ennemi. La nécessité de sauver un État héréditaire de l'Autriche faisait tomber toutes les objections de Maximilien, et, sous le masque d'un zèle patriotique pour le bien de l'empereur, on pouvait sacrifier le duc de Bavière avec d'autant moins de scrupules. En laissant son riche pays en proie au roi de Suède, on espérait n'être pas inquiété par ce dernier dans l'entreprise sur la Saxe, et la froideur croissante entre ce monarque et la cour de Dresde ne faisait d'ailleurs craindre de sa part que peu de zèle pour la délivrance de Jean-Georges. Ainsi donc, abandonné de nouveau par son astucieux défenseur, Maximilien se sépara de Wallenstein à Bamberg, pour secourir, avec le faible reste de ses troupes, son pays réduit à l'impuissance, et l'armée impériale, sous la conduite de Friedland, dirigea sa marche, par Baireuth et Cobourg, sur la forêt de Thuringe.

Holk, un des généraux de l'empereur, avait déjà été envoyé en avant dans le Voigtland, avec six mille hommes, pour dévaster par le fer et le feu cette province sans défense. On le fit suivre bientôt de Gallas, autre général de Friedland, et non moins fidèle instrument de ses ordres barbares. Enfin Pappenheim fut encore appelé de la basse Saxe, pour renforcer l'armée affaiblie de Wallenstein et mettre le comble à la misère de la Saxe. Les églises détruites, les villages réduits en cendres, les maisons ravagées, la spoliation des familles, les assassinats, signalèrent la marche de ces troupes barbares: toute la Thuringe, le Voigtland et la Misnie furent écrasés par ce triple fléau. Mais ce n'étaient là que les avant-coureurs d'une plus grande calamité, dont le duc lui-même, à la tête de l'armée principale, menaçait la malheureuse Saxe. Après avoir laissé, dans sa marche à travers la Franconie et la Thuringe, les plus effroyables monuments de sa fureur, il parut avec toutes ses forces dans le cercle de Leipzig, et la ville, après une courte défense, fut contrainte de se rendre. Son dessein était d'avancer jusqu'à Dresde et de dicter des lois à l'électeur, par la soumission de tout le pays. Déjà il s'approchait de la Mulda, pour écraser, avec ses forces supérieures, l'armée saxonne, qui avait marché à sa rencontre jusqu'à Torgau, quand l'arrivée du roi de Suède à Erfurt vint mettre à ses plans de conquête un terme inattendu. Pressé entre les armées saxonne et suédoise, que le duc Georges de Lunebourg menaçait encore d'augmenter en s'avançant de la basse Saxe, Friedland recula promptement vers Mersebourg, pour s'y réunir avec Pappenheim et repousser vigoureusement les Suédois qui venaient à lui.

Gustave-Adolphe n'avait pas vu sans une grande inquiétude les artifices que prodiguaient l'Espagne et l'Autriche pour détacher de lui son allié. Plus son traité avec la Saxe était important pour lui, plus il avait raison de craindre le caractère inconstant de Jean-Georges. Jamais il n'avait existé entre lui et l'électeur une amitié sincère. Un prince fier de son importance politique et accoutumé à se considérer comme le chef de son parti devait trouver dangereuse et oppressive l'intervention d'une puissance étrangère dans les affaires de l'Empire, et le mécontentement avec lequel il observait les progrès de cet étranger importun n'avait pu céder, pour quelque temps, qu'à l'extrême danger de ses domaines. L'autorité croissante du roi en Allemagne, son influence prépondérante sur les membres protestants de l'Empire, les preuves, fort peu douteuses, de ses desseins ambitieux, assez inquiétants pour appeler toute la vigilance des États de l'Empire, éveillaient chez l'électeur mille craintes, que les négociateurs impériaux savaient habilement nourrir et augmenter. Chaque démarche arbitraire du roi, chaque demande, si équitable qu'elle fût, qu'il adressait aux princes de l'Empire, donnaient sujet à l'électeur de faire des plaintes amères, qui semblaient annoncer une rupture prochaine. Les généraux mêmes des deux partis laissaient paraître, chaque fois qu'ils devaient agir ensemble, des marques nombreuses de la jalousie qui divisait leurs maîtres. La répugnance naturelle de Jean-Georges pour la guerre et son dévouement à l'Autriche, que rien encore n'avait pu étouffer, favorisaient les efforts d'Arnheim, qui, toujours d'intelligence avec Wallenstein, travaillait sans relâche à ménager un accommodement particulier entre l'empereur et son maître, et, si ses représentations ne trouvèrent longtemps aucun accès, la suite fit voir enfin qu'elles n'étaient pas demeurées absolument inefficaces.

Gustave-Adolphe, justement alarmé des conséquences que la défection d'un si important allié devait avoir pour toute son existence future en Allemagne, ne négligea aucun moyen d'empêcher ce funeste événement, et jusqu'alors ses représentations n'avaient pas manqué entièrement leur effet sur l'électeur. Mais les forces redoutables sur lesquelles l'empereur appuyait ses propositions séduisantes, et les calamités qu'il menaçait d'accumuler sur la Saxe, en cas d'un plus long refus, pouvaient enfin, si l'on abandonnait l'électeur sans défense à ses ennemis, triompher de sa persévérance, et cette indifférence envers un allié si important pouvait détruire pour jamais la confiance des autres amis de la Suède en leur protecteur. Cette considération décida Gustave-Adolphe à céder pour la seconde fois aux pressantes invitations que l'électeur, gravement menacé, lui adressa, et à sacrifier toutes ses brillantes espérances au salut de cet allié. Déjà il avait résolu une deuxième attaque sur Ingolstadt, et la faiblesse de l'électeur de Bavière justifiait son espérance d'imposer enfin la neutralité à cet ennemi épuisé. La révolte des paysans dans la haute Autriche lui ouvrait ensuite le chemin de ce pays, et la capitale de l'Empire pouvait être dans ses mains, avant que Wallenstein eût le temps d'accourir à sa défense. Toutes ces brillantes espérances, il les subordonna à l'avantage d'un allié que ni ses mérites ni sa bonne volonté ne rendaient digne d'un tel sacrifice; qui, excité par les plus pressants appels de l'esprit public, ne servait que son intérêt particulier avec un étroit égoïsme; qui n'était point considérable par les services qu'on se promettait de lui, mais seulement par le mal qu'on en redoutait. Et qui peut réprimer son indignation, en apprenant que c'est dans l'expédition entreprise pour la délivrance de ce prince, que le grand monarque trouve le terme de ses exploits?

Il rassembla promptement ses troupes dans le cercle de Franconie et suivit par la Thuringe l'armée de Wallenstein. Le duc Bernard de Weimar, qui avait été envoyé en avant contre Pappenheim, se réunit près d'Arnstadt au roi, qui se vit alors à la tête de vingt mille hommes de troupes aguerries. Il se sépara à Erfurt de son épouse, qui ne devait plus le revoir qu'à Weissenfels, dans le cercueil. L'angoisse de leurs tristes adieux présageait une séparation éternelle. Il atteignit Naumbourg le 1er novembre 1632, avant que les corps détachés par le duc de Friedland pussent s'emparer de cette place. La population des contrées accourait en foule pour contempler le héros, le vengeur, le grand roi, qui avait paru, une année auparavant, sur ce même sol, comme un ange sauveur. Autour de lui, en quelque lieu qu'il se fît voir, retentissaient les cris d'allégresse; tous tombaient à genoux devant lui en l'adorant; on se disputait la faveur de toucher le fourreau de son épée, le bord de son vêtement. Le modeste héros se révoltait de cet innocent tribut, que lui payaient la reconnaissance et l'admiration la plus sincère. «Ne dirait-on pas que ce peuple fait de moi un dieu? disait-il à ceux qui l'accompagnaient. Nos affaires sont en bon état; mais je crains que la vengeance du Ciel ne me fasse expier cette farce téméraire et ne révèle trop tôt à cette foule insensée ma faible et périssable humanité.» Combien Gustave se montra aimable à nous avant de nous quitter pour toujours! Redoutant, au comble même de son bonheur, le jugement de Némésis, il repousse un hommage qui n'appartient qu'aux immortels, et ses droits à nos larmes augmentent au moment même où l'heure approche qui les fera couler.

Cependant, le duc de Friedland avait marché à la rencontre du roi, jusqu'à Weissenfels, résolu à maintenir ses quartiers d'hiver en Saxe, dût-il en coûter une bataille. Son inaction devant Nuremberg l'avait exposé au soupçon de n'oser se mesurer avec le héros du Nord, et toute sa gloire était en péril, s'il laissait échapper une seconde fois l'occasion de combattre. La supériorité de ses forces, quoique bien moins considérable qu'elle n'avait été, dans les premiers temps, au camp de Nuremberg, lui donnait la plus grande espérance de vaincre, s'il pouvait amener le roi à une bataille avant sa jonction avec les troupes saxonnes. Mais sa confiance actuelle n'était pas tant fondée sur le nombre plus grand de ses soldats que sur les assurances de son astrologue Séni, qui avait lu dans les astres que la fortune du monarque suédois succomberait au mois de novembre. De plus, il y avait entre Kambourg et Weissenfels d'étroits défilés, formés par une longue chaîne de montagnes et par le cours très-voisin de la Saale, qui rendaient le passage extrêmement difficile à l'armée suédoise et qui pouvaient être fermés complétement avec peu de monde. Alors il ne serait resté au roi d'autre parti que de s'engager, exposé au plus grand péril, à travers ces défilés, ou de faire par la Thuringe une retraite laborieuse et de perdre, dans un pays dévasté et totalement dépourvu de subsistances, la plus grande partie de ses troupes. La promptitude avec laquelle Gustave-Adolphe prit possession de Naumbourg anéantit ce plan, et ce fut alors Wallenstein lui-même qui s'attendit à une attaque.

Mais il se vit trompé dans cette conjecture, quand le roi, au lieu de s'avancer à sa rencontre jusqu'à Weissenfels, fit tous ses préparatifs pour se fortifier auprès de Naumbourg et attendre dans ce lieu les renforts que le duc de Lunebourg était sur le point de lui amener. Wallenstein, ne sachant s'il devait marcher à l'ennemi par les défilés entre Weissenfels et Naumbourg, ou rester oisif dans son camp, assembla son conseil de guerre, pour entendre les avis de ses généraux les plus expérimentés. Aucun ne jugea prudent d'attaquer le roi dans sa position avantageuse, et les mesures qu'il prenait pour fortifier son camp semblaient clairement indiquer qu'il ne songeait pas à le quitter de sitôt. Mais l'approche de l'hiver permettait tout aussi peu de prolonger la campagne et de fatiguer par un campement continué une armée qui avait un si grand besoin de repos. Toutes les voix se prononcèrent pour la clôture de la campagne, d'autant plus que l'importante ville de Cologne, sur le Rhin, était gravement menacée par les troupes hollandaises, et que les progrès de l'ennemi en Westphalie et sur le bas Rhin exigeaient dans ces contrées les plus puissants secours. Le duc de Friedland reconnut le poids de ces raisons, et, à peu près convaincu que l'on n'avait plus à craindre aucune attaque du roi pendant cette saison, il accorda à ses troupes les quartiers d'hiver, de telle sorte cependant qu'elles pussent être au plus tôt rassemblées, si, contre toute attente, l'ennemi hasardait quelque entreprise offensive. Le comte Pappenheim fut expédié avec une grande partie de l'armée, pour secourir promptement la ville de Cologne et s'emparer, chemin faisant, de Moritzbourg, forteresse du pays de Halle. Quelques corps détachés prirent leurs quartiers d'hiver dans les villes les mieux situées aux environs, afin de pouvoir observer de toutes parts les mouvements de l'ennemi. Le comte Collorédo gardait le château de Weissenfels, et Wallenstein lui-même demeura, avec le reste des troupes, non loin de Mersebourg, entre le canal et la Saale, avec l'intention de se porter de là sur Leipzig et de séparer les Saxons de l'armée suédoise.

Mais, à peine Gustave-Adolphe eut-il appris le départ de Pappenheim, qu'il abandonna subitement son camp près de Naumbourg et courut attaquer, avec toutes ses forces, l'ennemi réduit à la moitié des siennes. Il s'avança d'une marche rapide sur Weissenfels, d'où le bruit de son arrivée parvint promptement jusqu'aux Impériaux et jeta le duc de Friedland dans un extrême étonnement. Mais il fallait prendre une prompte résolution, et le duc eut bientôt arrêté ses mesures. Quoiqu'il n'eût pas beaucoup plus de douze mille hommes à opposer aux vingt mille de l'ennemi, il pouvait néanmoins espérer de se maintenir jusqu'au retour de Pappenheim, qui devait s'être éloigné tout au plus de cinq milles, jusqu'à la distance de Halle. Des courriers partirent en toute hâte pour le rappeler, et, en même temps, Wallenstein se porta dans la vaste plaine entre le canal et Lützen, où il attendit le roi en ordre de bataille, le séparant, par cette position, de Leipzig et des troupes saxonnes.

Trois coups de canon, que le comte Collorédo tira du château de Weissenfels, annoncèrent la marche du roi, et, à ce signal convenu, les avant-postes de Friedland se rassemblèrent, sous le commandement d'Isolani, général des Croates, pour occuper les villages situés sur la Rippach. Leur faible résistance n'arrêta pas l'ennemi, qui franchit, près du village de Rippach, la rivière du même nom, et prit position au-dessous de Lützen, vis-à-vis de l'armée impériale. Le grand chemin de Weissenfels à Leipzig est coupé, entre Lützen et Markranstædt, par le canal qui s'étend de Zeitz à Mersebourg et qui joint l'Elster avec la Saale. A ce canal s'appuyait l'aile gauche des Impériaux et la droite du roi de Suède, mais de telle façon que la cavalerie des deux armées s'étendait aussi sur l'autre rive. L'aile droite de Wallenstein s'était établie vers le nord, derrière Lützen, et l'aile gauche des Suédois au sud de cette petite ville. Les deux armées faisaient face au grand chemin, qui passait au milieu d'elles et séparait les deux fronts de bataille. Mais la veille du combat, le soir, Wallenstein s'était emparé de ce chemin, au grand désavantage de son adversaire; il avait fait approfondir les fossés qui le bordaient des deux côtés et les avait fait occuper par des mousquetaires, en sorte qu'on ne pouvait hasarder le passage sans difficulté et sans péril. Par derrière s'élevait une batterie de sept grosses pièces, pour soutenir le feu de la mousqueterie des fossés, et, près des moulins à vent, derrière Lützen, on avait braqué quatorze pièces de campagne, sur une hauteur d'où l'on pouvait balayer une grande partie de la plaine. L'infanterie, distribuée seulement en cinq grandes et pesantes brigades, était rangée en bataille derrière la grand'route, à une distance de trois cents pas, et la cavalerie couvrait les flancs. Tous les bagages avaient été envoyés à Leipzig, pour ne pas gêner les mouvements de l'armée, et les chariots de munitions restaient seuls derrière la ligne. Pour dissimuler la faiblesse de l'armée, tous les soldats du train et les valets reçurent l'ordre de monter à cheval et de se joindre à l'aile gauche, mais seulement jusqu'à l'arrivée du corps de Pappenheim. Toutes ces dispositions furent prises pendant l'obscurité de la nuit, et avant l'aube tout était prêt pour recevoir l'ennemi.