Après m'avoir fait une péroraison d'une heure pour me prouver à quel point sa confiance en moi était illimitée, il m'a assuré «qu'il ne croyait pas pouvoir me fournir une preuve plus convaincante de la force de ce sentiment, qu'en me faisant lecture d'une dépêche d'une haute importance, importance d'autant plus haute qu'elle portait l'empreinte du temps, temps empreint de grandes choses, régi par de vastes conceptions du génie humain, en proie au mouvement dans les esprits, esprits de trempes diverses, esprits en proie au mouvement et mouvement dirigé par l'esprit du temps, des hommes et des partis, qu'enfin pour me confier sa pensée, toute sa pensée, mais rien que sa pensée, il croyait avant tout devoir chercher à caractériser l'époque actuelle par une définition juste et concrète. Qu'en conséquence, il croyait bien dire en disant que: l'époque actuelle est une ère philosophique et philanthropique, mais que, dans cette époque philanthropique et philosophique, le moment actuel, tout juste ce moment, est climatérique.»
—«Je vous comprends à merveille, monsieur le Comte!»
—«J'ai osé m'en flatter! Je connais la force de votre jugement, la sagesse de vos principes, la rectitude de vos intentions, la droiture de votre pensée, l'uniformité de nos vues, d'où il résulte uniformité d'action, de fait, sagesse dans les mesures, indivisibilité dans les actions, oui: indivisibilité, j'aime ce mot parce qu'il forme le fond de la pensée de l'Empereur, mon Auguste Maître. Or, passons à l'affaire!»
Il tire de sa poche une dépêche lithographiée qui dit: qu'il s'est fait une révolution en France qui doit fixer l'attention des Cours, que dans leur union se trouvera leur force, que l'Empereur regrette la sortie du ministère de M. de Richelieu, parce que l'esprit droit et conciliant du duc pouvait servir de garantie aux relations entre la France et les puissances!
La vie, mon amie, est trop courte pour de pareilles harangues! Elle suffit à la lecture de dépêches simples et correctes, mais point à des paraphrases comme sait en faire le bon Gol.! Si jamais tu es faite ambassadeur, évite avec soin d'ennuyer, d'assommer les ministres: tu auras alors le droit d'exiger qu'ils ne t'assomment à leur tour. Combien tu serais bon ambassadeur! Bon tout ce que l'on peut être et ce que, malheureusement pour ton pays, tu ne peux être, vu qu'heureusement tu es femme! Je ne sais si je te dis ici une douceur, mais je sens que deux ou trois fois vingt-quatre heures après un entretien climatérique avec Gol., je reste prolixe, entortillé et tant soit peu boursouflé. Le moral peut enfler comme une jambe et il faut du temps pour se défaire d'un mal quelconque.
Ce 3.
Je suppose qu'il t'est arrivé dans ta vie ce qui m'arrive maintenant. Rien n'est pire qu'un départ, si ce n'est un départ retardé. Le malheur des congés est grand; il est lourd surtout. Eh bien, ce malheur me surprend depuis plus de huit jours, de jour en jour et d'heure en heure. J'ai retardé mon départ jusqu'à samedi prochain, car j'ai encore une queue de rhume que mon médecin ne veut pas mettre aux prises avec les hautes Alpes. Il a raison, mais j'en souffre plus que du rhume, qui ne me fait guère souffrir. Tous les ministres étrangers brûlent d'envie de partir pour ce qu'ils croient être le pays de cocagne. Les retards involontaires que j'ai dû porter à mon voyage les contrarient et leur ardeur se reproduit pour moi en tourments.
Mon amie, et combien tous ces aides de camp me sont inutiles! Combien ils contribuent peu au charme de ma vie et combien plutôt ils pèsent sur elle! Si...., mon amie, tu sais de quel si je veux parler! Mon cœur en est gros et je ne serai heureux que quand il sera réalisé. Bonne amie, fais tout ce que tu peux. Je te promets de supporter patiemment vingt séances de démonstrations philosophiques, de même supporter plus, de les supporter avec plaisir, pourvu que la fin soit bonne et qu'elle réponde au plus cher de mes vœux!
Mon despote de médecin ne veut me laisser partir que lundi 8. Je me trouve ici comme une place réduite aux abois. Le courrier de Paris qui devait arriver ici aujourd'hui est, à l'heure qu'il est, en train de traverser les neiges du Tyrol pour m'attendre à Mantoue. Je suis donc sans nouvelles politiques et je m'en console; mais je suis sans nouvelles de toi et il n'en est pas de même. Je serai le sixième jour à Mantoue. Je serai donc occupé à lire tes lettres le 14 au soir. Tu vois que je tiens un compte exact de mes jouissances.