Pise, ce 27.
J'ai voulu aller voir ce matin l'amiral Fremantle à bord du Rochefort. Le temps était gros, nous sommes au milieu de l'équinoxe; le vaisseau est à l'ancre à 5 milles en mer; j'ai renoncé à y aller, d'autant plus que l'amiral part demain pour mouiller dans la rade de Naples. Il n'était resté ici que pour m'attendre; il aura attendu en vain et il s'en consolera.
Je suis à Pise depuis 2 heures après-midi. J'ai fait voir à ma fille les objets magnifiques que renferme cette ville. Le Campo Santo, entre autres, me pénétra toujours d'admiration. Je ne te fais aucune description, car il existe des ouvrages qui t'apprendront mieux que moi ce que valent les monuments. Il n'en est pas un qui te dirait ce que tu es pour moi; ma besogne trouve donc là de très justes bornes. Je partirai demain matin pour Sienne.
Radicofani, ce 29.
Au moment où j'allais monter en voiture, à Pise, m'est arrivé un courrier de Mantoue avec ton no 24. Merci pour cette bonne lettre, mon amie; je l'ai lue et relue pendant deux postes.
Tu crois que je suis fâché de ton état ou plutôt de la cause de cet état! Mon amie, que veux-tu que je te dise? Je ne sais pas te dire ce que je ne sens pas et je ne trouve pas les mots pour te dire ce que je sens.
Oui, mon amie, j'ai reçu la première annonce que tu m'en as faite comme tu dois désirer que je la reçoive! Mais ma raison a désapprouvé sur-le-champ ce que mon cœur a pu sentir. N'est-ce pas moi, moi-même, qui t'ai engagée à être bonne dans ton ménage? Crois-tu que je ne connaisse pas assez les hommes pour ne pas savoir ce qui constitue les bons ménages? Je me mépriserais si je pouvais t'en vouloir de faire ton devoir, je n'ai aucun droit de désirer que ton mari n'use pas de la plénitude du premier des siens; mon amie, voilà le côté pénible d'un rapport comme le nôtre, de tout rapport tel que le nôtre! Mon amie, sois tranquille, ne fais pour l'amour de moi que de m'aimer. Ne suis pas ton idée de vouloir que je te permette ce que je ne puis et ne veux pas défendre. Fais la part à ce qui tient au ménage et fais-moi la mienne. Mon cœur sait distinguer ce qui est à lui d'avec ce qui est à un autre; si je ne confonds pas ces éléments si différents, je sais que tu ne les confonds pas davantage; il est des lignes matérielles et morales qu'il est si difficile de tracer: rien dans ma pensée ne les confond, et cependant ne puis-je pas trouver les termes pour les définir. Dès que je suis placé dans une situation pareille, je n'entreprends pas ce en quoi je serais sûr d'échouer. Mon amie, ne me demande pas: agis! Que l'on ne te fasse pas un reproche; que la paix de ton intérieur soit assurée! Crois-tu que je me consolerais à la distance où je me trouve d'un seul quart d'heure de peines que tu éprouverais et qui ne seraient inévitables? Crois-tu que ma présence même suffirait pour me consoler de ce qui ne doit pas être? Crois-tu enfin que je n'ai pas souffert, dans le peu d'instants que nous avons passés ensemble, des mouvements d'humeur que tu as essuyés? Mon amie, mande-moi que tu es tranquille et par conséquent heureuse et que tu m'aimes! Mes vœux, à une aussi cruelle distance que l'est la nôtre, se bornent là: ils doivent, hélas! s'y borner.
Tu veux savoir si le fait est arrivé que, pendant douze ans, l'on n'ait point eu d'enfants pour en avoir plus tard. Oui, il arrive tous les jours! Il est la suite de raisons différentes: il en est une—j'ignore si elle a trait à ta position, mais elle est catégorique—et elle a lieu souvent dans les ménages qui se passent en séparations et en rapprochements; il en est qui sont moins faciles à expliquer, quoique toutes physiques. Console-toi, bonne amie, tu ne mourras pas si tu te ménages. Plusieurs années d'interruption donnent des forces à la femme, tout comme elles en privent l'homme. Tu auras un bel enfant que tu aimeras bien et que j'aimerai parce qu'il sera tien.
J'aime moins la crainte que tu viens d'avoir. Fais-tu bien de prendre tant de bains? Ménage-toi beaucoup, bonne amie, pour toi, pour moi, pour les tiens! Ne consulte pas trop de médecins et laisse aller le bon Dieu et ton bon naturel. Je n'aime pas beaucoup les médecins anglais: j'aime mieux l'héroïsme en amour et sur le champ de bataille qu'en médecine.
Je suis charmé de tes rapports de bienveillance avec l'archiduc[ [395]. Je t'avais prévenue qu'il a de l'esprit et surtout beaucoup de connaissances. Tu m'as souvent fait le reproche que je trouve de l'esprit à trop de monde! Ne crains rien: je ne te recommanderai jamais une bête, et puis il y a de l'esprit de tant de façons! Toutes ne sont pas agréables et ne valent par conséquent pas le tien, mais il faut vivre de tout celui que l'on rencontre: j'ai peut-être ce mérite-là.