Le 30, j'ai trouvé que la veille avait été bien froide et vide de sens.
J'ignore le jour où tu es venue dans ma loge: tu as eu la fièvre—mon amie, tu m'as appartenu! Ne me demande pas ce que j'ai éprouvé depuis, ce que j'éprouve—si tu ne le savais pas; si surtout tu ne le sentais pas, tu ne serais pas à moi!
Mon amie, voilà le récit fidèle de quatre semaines! Ces peu d'instants sont devenus le sort de ma vie et, je le crois, de la tienne, si l'absence et le temps n'amortissent pas ce que tu éprouves et ce que tu éprouveras encore longtemps. Ma bonne D., ne le défie pas, cet inexorable temps qui agit d'une manière si uniforme, et par ce fait même tellement en bien ou en mal sur tous les êtres! N'attache, à ce que je viens de te dire, nulle autre valeur que celle que j'y attache moi-même. Veux-tu savoir ce que je pense? Je vais te le dire.
J'ai acquis, en peu de temps, une grande connaissance de toi, de ce toi que j'aime plus que ma vie. Il faut pour cela tout ce que j'ai été mis à même de voir. Tu as autant d'esprit qu'il est possible d'en avoir; tu as de commun avec toutes les femmes bonnes, fortes et placées sur une échelle qui les élève au-dessus de l'immense majorité de leur sexe, le besoin d'éprouver un sentiment qui devient la vie.
Tu éprouves un vide dans ton intérieur que tu sens le besoin de remplir; ton mari est bon, loyal, mais il n'est pas ce qu'un mari doit être: l'arbitre des destinées de sa femme.
Tu es toute à moi; jamais je n'ai éprouvé un sentiment de quiétude sur ce fait, le premier de tout ce qui constitue le bonheur, comme tu me le fais éprouver.
Mon amie, moi qui ai une difficulté à peu près insurmontable de croire que je suis aimé, je suis sûr de toi comme de moi-même. Pas une pensée ne trouble ce sentiment; celle du contraire même ne m'est pas venue. Ma bonne Dorothée, tu dois avoir un charme de vérité que je n'ai jamais rencontré; conçois-tu que je dois t'aimer plus que jamais je n'ai aimé?
Or, dès que rien ne peut troubler mon repos sur ce fait, pour moi le premier de tous, ne crois pas que je craigne la courte séparation. Je te le répète, je suis sûr de toi; je te sais trop remplie de ce sentiment qui est mien, pour admettre même la possibilité que nul être ne puisse occuper la moindre place dans ton cœur. Mais le temps? Jamais plus un homme ne sera ton ami comme je le suis. Tout ce que jamais tu pourrais éprouver ne sera plus ce que tu m'accordes. Un rapport, comme l'est le nôtre, n'existe qu'une fois dans la vie, et il s'en passe beaucoup où le fait n'a point eu lieu et bien plus encore où il ne saurait se rencontrer. Mon amie, il ne faut pas être communs pour s'appartenir comme nous nous appartenons!
Mon soin doit être de toujours me placer en face de toi. C'est à moi à ne pas me faire oublier. Ne crains pas que je le fasse: ma cause n'a jamais eu le moindre intérêt à mes yeux, mais c'est la nôtre que je défends, et, dès ce moment, je deviens fort. Habitue-toi à m'écrire journellement un mot, et ne fût-ce qu'un mot! L'ami du jour s'oublie moins que celui de la veille: que je le sois, cet ami du jour, de tous les jours!
Veux-tu causer avec moi? Demande-toi ce que je te dirais dans une circonstance quelconque, dans le rapport et sur le fait le plus indifférent: tu le sauras si tu consultes ta propre pensée.