Si les Doriens, à leur arrivée à Sparte, n'avaient plus le régime de la gens, ils n'avaient pas pu s'en détacher encore si complètement qu'ils n'en eussent gardé quelques institutions, par exemple le droit d'aînesse et l'inaliénabilité du patrimoine. Ces institutions ne tardèrent pas à rétablir dans la société Spartiate une aristocratie.

Toutes les traditions nous montrent qu'à l'époque où parut Lycurgue, il y avait deux classes parmi les Spartiates, et qu'elles étaient en lutte. La royauté avait une tendance naturelle à prendre parti pour la classe inférieure. Lycurgue, qui n'était pas roi, se fit le chef de l'aristocratie, et du même coup il affaiblit la royauté et mit le peuple sous le joug. [3]

Les déclamations de quelques anciens et de beaucoup de modernes sur la sagesse des institutions de Sparte, sur le bonheur inaltérable dont on y jouissait, sur l'égalité, sur la vie en commun, ne doivent pas nous faire illusion. De toutes les villes qu'il y a eu sur la terre, Sparte est peut- être celle où l'aristocratie a régné le plus durement et où l'on a le moins connu l'égalité. Il ne faut pas parler du partage des terres; si ce partage a jamais eu lieu, du moins il est bien sûr qu'il n'a pas été maintenu. Car au temps d'Aristote, « les uns possédaient des domaines immenses, les autres n'avaient rien ou presque rien; on comptait à peine dans toute la Laconie un millier de propriétaires ». [4]

Laissons de côté les Hilotes et les Laconiens, et n'examinons que la société Spartiate: nous y trouvons une hiérarchie de classes superposées l'une à l'autre. Ce sont d'abord les Néodamodes, qui paraissent être d'anciens esclaves affranchis; [5] puis les Épeunactes, qui avaient été admis à combler les vides faits par la guerre parmi les Spartiates; [6] à un rang un peu supérieur figuraient les Mothaces, qui, assez semblables à des clients domestiques, vivaient avec le maître, lui faisaient cortège, partageaient ses occupations, ses travaux, ses fêtes, et combattaient à côté de lui. [7] Venait ensuite la classe des bâtards, qui descendaient des vrais Spartiates, mais que la religion et la loi éloignaient d'eux; [8] puis, encore une classe, qu'on appelait les inférieurs, [Grec: hypomeiones], [9] et qui étaient probablement les cadets déshérités des familles. Enfin au-dessus de tout cela s'élevait la classe aristocratique, composée des hommes qu'on appelait les Égaux, [Grec: homoioi]. Ces hommes étaient, en effet, égaux entre eux, mais fort supérieurs à tout le reste. Le nombre des membres de cette classe ne nous est pas connu; nous savons seulement qu'il était très-restreint. Un jour, un de leurs ennemis les compta sur la place publique, et il n'en trouva qu'une soixantaine au milieu d'une foule de 4,000 individus. [10] Ces égaux avaient seuls part au gouvernement de la cité. « Être hors de cette classe, dit Xénophon, c'est être hors du corps politique. » [11] Démosthènes dit que l'homme qui entre dans la classe des Égaux, devient par cela seul « un des maîtres du gouvernement ». [12] « On les appelle Égaux, dit-il encore, parce que l'égalité doit régner entre les membres d'une oligarchie. »

Sur la composition de ce corps nous n'avons aucun renseignement précis. Il paraît qu'il se recrutait par voie d'élection; mais le droit d'élire appartenait au corps lui-même, et non pas au peuple. Y être admis était ce qu'on appelait dans la langue officielle de Sparte le prix de la vertu. Nous ne savons pas ce qu'il fallait de richesse, de naissance, de mérite, d'âge, pour composer cette vertu. On voit bien que la naissance ne suffisait pas, puisqu'il y avait une élection; on peut croire que c'était plutôt la richesse qui déterminait les choix, dans une ville « qui avait au plus haut degré l'amour de l'argent, et où tout était permis aux riches. » [13]

Quoi qu'il en soit, ces Égaux avaient seuls les droits du citoyen; seuls ils composaient l'assemblée; ils formaient seuls ce qu'on appelait à Sparte le peuple. De cette classe sortaient par voie d'élection les sénateurs, à qui la constitution donnait une bien grande autorité, puisque Démosthènes dit que le jour où un homme entre au Sénat, il devient un despote pour la foule. [14] Ce Sénat, dont les rois étaient de simples membres, gouvernait l'État suivant le procédé habituel des corps aristocratiques; des magistrats annuels dont l'élection lui appartenait indirectement exerçaient en son nom une autorité absolue. Sparte avait ainsi un régime républicain; elle avait même tous les dehors de la démocratie, des rois-prêtres, des magistrats annuels, un Sénat délibérant, une assemblée du peuple. Mais ce peuple n'était que la réunion de deux ou trois centaines d'hommes.

Tel fut depuis Lycurgue, et surtout depuis l'établissement des éphores, le gouvernement de Sparte. Une aristocratie, composée de quelques riches, faisait peser un joug de fer sur les Hilotes, sur les Laconiens, et même sur le plus grand nombre des Spartiates. Par son énergie, par son habileté, par son peu de scrupule et son peu de souci des lois morales, elle sut garder le pouvoir pendant cinq siècles. Mais elle suscita de cruelles haines et eut à réprimer, un grand nombre d'insurrections.

Nous n'avons pas à parler des complots des Hilotes. Tous ceux des Spartiates ne nous sont pas connus; le gouvernement était trop habile pour ne pas chercher à en étouffer jusqu'au souvenir. Il en est pourtant quelques-uns que l'histoire n'a pas pu oublier. On sait que les colons qui fondèrent Tarente étaient des Spartiates qui avaient voulu renverser le gouvernement. Une indiscrétion du poète Tyrtée fit connaître à la Grèce que pendant les guerres de Messénie un parti avait conspiré pour obtenir le partage des terres.

Ce qui sauvait Sparte, c'était la division extrême qu'elle savait mettre entre les classes inférieures. Les Hilotes ne s'accordaient pas avec les Laconiens; les Mothaces méprisaient les Néodamodes. Nulle coalition n'était possible, et l'aristocratie, grâce à son éducation militaire et à l'étroite union de ses membres, était toujours assez forte pour tenir tête à chacune des classes ennemies.

Les rois essayèrent ce qu'aucune classe ne pouvait réaliser. Tous ceux d'entre eux qui aspirèrent à sortir de l'état d'infériorité où l'aristocratie les tenait, cherchèrent un appui chez les hommes de condition inférieure. Pendant la guerre médique, Pausanias forma le projet de relever à la fois la royauté et les basses classes, en renversant l'oligarchie. Les Spartiates le firent périr, l'accusant d'avoir noué des relations avec le roi de Perse; son vrai crime était plutôt d'avoir eu la pensée d'affranchir les Hilotes. [15] On peut compter dans l'histoire combien sont nombreux les rois qui furent exilés par les éphores; la cause de ces condamnations se devine bien, et Aristote la dit: « Les rois de Sparte, pour tenir tête aux éphores et au Sénat, se faisaient démagogues. » [16]