— Ah! c'est vous Nastenka? Je vous remercie beaucoup marmotta mon oncle en rougissant comme un enfant. Embrasse-moi encore une fois, Ilucha! Embrasse-moi aussi, polissonne! fit-il en prenant sa fille dans ses bras et en la regardant avec amour. Et il ajouta, comme si, de contentement, il n'eût su quoi dire: — Attends un peu, Sachourka, ta fête va aussi venir bientôt.

Je demandai à Nastenka de qui était cette poésie.

— Ah! oui; de qui est-elle, cette poésie? s'empressa d'insister mon oncle. En tout cas, c'est d'un gaillard intelligent; n'est-ce pas, Foma?

— Hem! grommela Foma, dont un sourire sardonique n'avait pas quitté les lèvres pendant tout le temps de la récitation.

— Je ne me souviens plus, répondit Nastenka en regardant timidement Foma Fomitch.

— Elle est de M. Kouzma Proutkov, petit père; nous l'avons vue dans le Contemporain, dit Sachenka.

— Kouzma Proutkov? Je ne le connais pas, fit mon oncle. Je connais Pouchkine!… Du reste, on voit que c'est un poète de mérite, n'est-ce pas, Serge? Et, par-dessus le marché, on sent qu'il ne nourrit que les plus nobles sentiments. C'est peut-être un militaire. Je l'apprécie hautement. Ce Contemporain est une superbe revue. Je vais m'y abonner si elle a d'aussi bons poètes pour collaborateurs… J'aime les poètes; ce sont de rudes gaillards. Te rappelles-tu, Serge, j'ai vu chez toi, à Pétersbourg, un homme de lettres. Il avait un nez d'une forme très particulière… en vérité… Que dis-tu, Foma?

— Non, rien… rien… fit celui-ci en feignant de contenir son envie de rire. Continuez, Yégor Ilitch, continuez! Je dirai mon mot plus tard… Stépane Alexiévitch écoute également avec le plus grand plaisir votre discours sur les hommes de lettres pétersbourgeois…

Bakhtchéiev, qui se tenait à l'écart, absorbé dans ses pensées, releva vivement la tête en rougissant et s'agita sur son fauteuil.

— Foma, laisse-moi tranquille! dit-il en fixant sur son interlocuteur le regard méchant de ses petits yeux injectés de sang. Qu'ai-je à faire de la littérature? Que Dieu me donne la santé! — conclut-il en grommelant — et que tous ces écrivains… des voltairiens, et rien de plus!