— Les écrivains ne sont que des voltairiens? fit Éjévikine s'approchant aussitôt de M. Bakhtchéiev. Vous dites là une grande vérité. L'autre jour, Valentine Ignatich disait la même chose. Il m'avait aussi qualifié de voltairien; je vous le jure. Et pourtant, j'ai si peu écrit! tout le monde le sait… C'est vous dire que, si un pot de lait tourne, c'est la faute à Voltaire! Il en est toujours ainsi chez nous.
— Mais non! riposta gravement mon oncle, c'est une erreur! Voltaire était un écrivain qui raillait les superstitions d'une façon fort mordante; mais il ne fut jamais voltairien! Ce sont ses ennemis qui l'ont calomnié. Pourquoi vouloir tout faire retomber sur ce malheureux?
Le méchant ricanement de Foma se fit de nouveau entendre. Mon oncle lui jeta un regard inquiet et se troubla visiblement.
— Non, Foma, vois-tu, je parle des journaux, fit-il avec confusion et dans l'espoir de se justifier. Tu avais raison de me dire qu'il fallait s'abonner. Je suis de ton avis. Hum!… les revues propagent l'instruction! On ne serait pour la patrie qu'un bien triste enfant si l'on ne s'abonnait pas. N'est-ce pas, Serge?… Hum!… Oui… Prenons, par exemple, le Contemporain… Mais, tu sais, Sérioja, les plus forts articles scientifiques se publient dans cette grosse revue… comment l'appelles-tu?… avec une couverture jaune…
— Les Mémoires de la Patrie, petit père.
— C'est cela! Et quel beau titre! n'est-ce pas, Serge? C'est pour ainsi dire toute la patrie qui prend des notes!… Quel but sublime! Une revue des plus utiles! Et ce qu'elle est volumineuse! Allez donc éditer un pareil ballot! Et ça vous contient des articles à vous tirer les yeux de l'orbite… L'autre fois j'arrive, je vois un livre. Je le prends, je l'ouvre par curiosité et j'en lis trois pages d'un trait. Mon cher, je restai bouche bée! On parlait de tout là-dedans: du balai, de la bêche, de l'écumoire, de la happe. Pour moi, une happe n'est qu'une happe. Eh bien pas du tout, mon cher. Les savants y voient un emblème, ou une mythologie; est-ce que je sais? quelque chose en tout cas… Voilà! On sait tout à présent!
Je ne sais trop ce qu'allait faire Foma en présence de cette nouvelle sortie de mon oncle, mais, à ce moment précis, Gavrilo apparut et, la tête basse, il s'arrêta au seuil de la porte. Foma lui jeta un regard significatif.
— Tout est-il prêt, Gavrilo? s'enquit-il d'une voix faible, mais résolue.
— Tout est prêt, répondit tristement Gavrilo dans un soupir.
— Tu as mis le petit paquet dans le chariot?