— Mais c'est impossible, Foma! interrompit encore mon oncle. Tu te méprends; tu parles hors de propos…
— Rappelez-vous donc que vous êtes un seigneur, continua Foma sans prêter plus d'attention que devant aux paroles de mon oncle. Ne croyez pas que la paresse et la volupté soient les seuls buts du propriétaire terrien. C'est là une idée néfaste. Ce n'est pas à l'incurie qu'il se doit, mais au souci, au souci devant Dieu, devant le tsar et devant la patrie! Un seigneur doit travailler, travailler comme le dernier de ses paysans!
— Bon! vais-je donc labourer aux lieu et place de mes paysans! grommela Bakhtchéiev. Et cependant, je suis un seigneur…
— Je m'adresse à vous, maintenant, fit-il en se tournant vers Gavrilo et Falaléi qui venaient d'apparaître près de la porte. Aimez vos maîtres et obéissez-leur avec douceur et empressement; ils vous aimeront en retour… Et vous, colonel, soyez bon et compatissant pour eux. Ce sont aussi des êtres humains créés à l'image de Dieu, des enfants qui vous sont confiés par le tsar et par la patrie. Plus le devoir est grand, plus est grand le mérite!
— Foma Fomitch! mon ami, que veux-tu donc faire? cria la générale avec désespoir. Elle était prête à tomber en pamoison, tant son appréhension était violente.
— Je crois qu'en voilà assez? conclut Foma sans daigner remarquer la générale. Maintenant, passons aux détails; ce sont de petites choses, mais indispensables, Yégor Ilitch. Le foin de la prairie de Khariline n'est pas encore fauché. Ne vous laissez pas mettre en retard; faites-le couper et le plus tôt sera le mieux; c'est là mon premier conseil.
— Mais, Foma…
— Vous projetez d'abattre une partie de la forêt de Zyrianovski, je le sais. Abstenez-vous en; c'est mon deuxième conseil. Conservez les forêts; elles gardent la terre humide… Il est bien dommage que vous ayez fait aussi tard les semences de printemps, beaucoup trop tard!
— Mais, Foma…
— Mais trêve de paroles; je ne pourrai tout dire et le temps me manque. Je vous enverrai mes instructions par écrit. Eh bien, adieu! adieu à tous! Dieu soit avec vous et qu'il vous bénisse! Je te bénis, aussi, mon enfant, — dit-il à Ilucha — Dieu te préserve du poison de tes futures passions. Je te bénis aussi, Falaléi, oublie la Kamarinskaïa! Et vous… vous tous, souvenez- vous de Foma… Allons, Gavrilo! Aide-moi à monter dans ce chariot, vieillard.