— Mon ami, répondit mon oncle en relevant la tête et me regardant résolument dans les yeux, je viens de prononcer mon jugement et je sais maintenant ce qu'il me reste à faire. Ne t'inquiète pas, aucune offense ne sera faite à Nastenka; je m'arrangerai pour cela.
Il se leva et s'approcha de sa mère.
— Ma mère, dit-il, calmez-vous. Je vais faire revenir Foma Fomitch. On va le rattraper; il ne peut encore être loin. Mais je jure qu'il ne rentrera ici que sous une seule condition: c'est que, devant tous ceux qui furent témoins de l'outrage, il reconnaîtra sa faute et demandera solennellement pardon à cette digne jeune fille. Je l'obtiendrai de lui; je l'y forcerai. Autrement, il ne franchira pas le seuil de cette maison. Mais je vous jure, ma mère, que, s'il consent à le faire de bon gré, je suis prêt à me jeter à ses pieds, et à lui donner tout ce que je puis lui donner sans léser mes enfants. Quant à moi, dès aujourd'hui je me retire. L'étoile de mon bonheur s'est éteinte. Je quitte Stépantchikovo. Vivez-y tous heureux et tranquilles. Moi, je retourne au régiment pour finir ma triste existence dans les tourmentes de la guerre, sur quelque champ de bataille… C'en est assez; je pars!
À ce moment, la porte s'ouvrit et Gavrilo apparut, trempé, crotté au-delà du possible.
— Qu'y a-t-il? D'où viens-tu? Où est Foma? s'écria mon oncle en se précipitant vers lui. Tout le monde entoura le vieillard avec une avide curiosité, interrompant à chaque instant son récit larmoyant par toutes sortes d'exclamations.
— Je l'ai laissé près du bois de bouleaux, à une verste et demie d'ici. Effrayé par le coup de tonnerre, le cheval pris de peur s'était jeté dans le fossé.
— Eh bien? interrogea mon oncle.
— Le chariot versa…
— Eh bien… et Foma?
— Il tomba dans le fossé…