— Je vous demande pardon, fis-je quand M. Bakhtchéiev eut fini son récit. Je partage certainement votre avis sur tout ce que vous venez de me dire. Seulement, je ne sais encore rien de positif… mais, j'ai là-dessus quelques idées à moi.

— Quelles idées, petit père? demanda Bakhtchéiev d'un air soupçonneux.

— Voilà, commençai-je en m'embrouillant un peu, le moment est peut-être mal choisi, mais je suis prêt à vous les développer. Je pense qu'il se peut que nous nous trompions tous les deux sur le compte de Foma Fomitch et que toutes ces bizarreries cachent une nature exceptionnellement douée, qui sait? C'est peut-être un de ces coeurs douloureux brisés par la souffrance, et aigris contre toute l'humanité. J'ai entendu dire que, jadis, il avait fait le bouffon; il est possible que les humiliations et les outrages dont il fut abreuvé l'aient assoiffé de vengeance… Vous comprenez: un noble coeur… la conscience de… et réduit au rôle de bouffon!… Alors il se méfie de tout le genre humain c'est-à-dire de tous les hommes… et, il se peut que… si on le réconciliait avec ses semblables… c'est-à-dire avec les hommes, il pourrait devenir remarquable… car cet homme doit avoir en lui quelque chose… Il y a certainement une raison pour que tout le monde s'incline ainsi devant lui…

Je m'empêtrais de plus en plus, chose fort excusable chez un jeune homme, mais M. Bakhtchéiev n'en jugea pas ainsi. Me regardant le blanc des yeux avec une dignité sévère, il rougit, et tel un dindon, me demanda brièvement:

— Alors, Foma est un homme exceptionnel?

— Oh! je dis ça; je n'en suis pas plus sûr que cela! Ce n'est qu'une supposition.

— Excusez ma curiosité: vous avez sans doute étudié la philosophie?

— Mais dans quel sens? demandai-je avec étonnement.

— Dans aucun sens; répondez-moi tout simplement: avez-vous appris la philosophie? ou non?

— J'avoue que j'ai l'intention de l'apprendre? mais…