— C'est bien ça! s'écria M. Bakhtchéiev ouvrant les écluses à son indignation. Avant même que vous eussiez ouvert la bouche, je l'avais déjà deviné. Je ne m'y trompe pas. Je flaire un philosophe à trois verstes de distance! Allez donc l'embrasser, votre Foma Fomitch! Il en fait un homme exceptionnel! Pouah! Que le monde périsse! je vous croyais un homme de bon sens et vous… Avance! cria-t-il au cocher déjà monté sur le siège de la voiture réparée. — Filons!

J'eus toutes les peines du monde à le calmer. Il finit tout de même par se radoucir un peu, mais il m'en voulait toujours. Il était monté dans sa voiture avec l'aide de Grigori et d'Arkhip, celui qui avait si sentencieusement chapitré Vassiliev.

— Permettez-moi de vous demander si vous ne viendrez plus chez mon oncle? m'informai-je en m'approchant.

— Chez votre oncle? Crachez à la figure de celui qui l'a dit. Vous vous figurez donc que je suis un homme ferme, que je saurais tenir rigueur? Je suis une chiffe en fait d'homme et c'est mon malheur! Il ne se passera pas une semaine que j'y serai déjà retourné. Et pour quoi faire? Je ne saurais le dire, mais j'y retournerai et je m'empoignerai encore avec ce Foma! C'est mon malheur, petit père. C'est pour la punition de mes péchés que Dieu m'a envoyé ce Foma. J'ai un coeur de femme; aucune constance! Je suis un lâche de premier ordre.

Nous nous quittâmes amicalement. Il m'invita même à dîner.

— Viens me voir, petit père, viens dîner avec moi; mon eau-de-vie vient à pied de Kiev et mon cuisinier de Paris. Il vous sert des plats, des pâtés dont on se lèche les doigts, en le saluant jusqu'à terre, la canaille! Un gaillard qui a de l'instruction, quoi! Il y a longtemps que je ne lui ai fait donner les verges et il commence à faire des siennes… mais maintenant que vous m'y avez fait penser!… Viens! Je t'aurais invité aujourd'hui même, mais je suis rompu; c'est à peine si je puis me tenir sur mes jambes. Je suis un homme malade et mou. Peut-être ne le croyez- vous pas?… Eh bien, adieu, petit père. Il est temps que je me mette en route, et, d'ailleurs, voici que notre tarantass est aussi réparé. Dites à Foma qu'il ne paraisse jamais devant moi s'il ne veut pas que cette rencontre soit si touchante qu'il…

Mais les derniers mots ne parvinrent pas jusqu'à moi; enlevée par ses quatre vigoureux chevaux, la voiture avait disparu dans un tourbillon de poussière. Je fis avancer la mienne et nous traversâmes rapidement la petite ville.

«Il exagère sans doute, pensais-je, il est trop mécontent pour pouvoir être impartial. Cependant tout ce qu'il m'a dit de mon oncle me semble très significatif. En voilà déjà un qui le dit amoureux de cette demoiselle… Hum! Vais-je me marier, oui ou non?» et je tombai dans une profonde méditation.

III MON ONCLE

J'avoue que je n'étais pas tranquille. Mes rêves romantiques m'apparurent assez sots dès mon arrivée à Stépantchikovo. Il était près de cinq heures de l'après-midi. La route longeait le parc de mon oncle. Après de longues années d'absence, je retrouvais le grand jardin où s'était si vite écoulée une partie de mon heureuse enfance et que j'avais tant de fois revu en songe dans les dortoirs des lycées. Je sautai de ma voiture et marchai droit à la maison. Mon plus grand désir était d'arriver à l'improviste, de me renseigner, de questionner, et avant tout de causer avec mon oncle.