Je traversai l'allée plantée de tilleuls séculaires et gravis la terrasse où une porte vitrée donnait accès de plain-pied dans la maison. Elle était entourée de plates-bandes, de corbeilles de fleurs et de plantes rares. J'y rencontrai le vieux Gavrilo, autrefois mon serviteur et maintenant valet de chambre honoraire de mon oncle. Il avait chaussé des lunettes et tenait un cahier qu'il lisait avec la plus grande attention.

Comme nous nous étions vus deux ans auparavant lors de son voyage à Pétersbourg, il me reconnut aussitôt et s'élança vers moi les yeux pleins de larmes joyeuses. Il voulut me baiser la main et en laissa choir ses lunettes. Son attachement m'émut profondément. Mais, me souvenant de ce que m'avait dit M. Bakhtchéiev, je ne pus m'empêcher de remarquer le cahier qu'il avait dans les mains.

— On t'apprend donc aussi le français? demandais-je au vieillard.

— Oui, mon petit père, comme à un serin, sans considération pour mon âge! — répondit-il tristement.

— C'est Foma lui-même qui te l'apprend?

— Lui-même, petit père. Il doit être bien intelligent.

— Il vous l'enseigne par conversation?

— Non, avec ce cahier, petit père.

— Ce cahier-là? Ah! les mots français sont écrits en lettres russes!… Il a trouvé le joint! N'avez-vous pas honte, Gavrilo, de vous laisser turlupiner par un pareil imbécile?

Et, en un clin d'oeil, j'eus oublié toutes ces flatteuses hypothèses sur le compte de Foma Fomitch qui m'avaient valu l'algarade de M. Bakhtchéiev.