— Pourquoi ça se passe-t-il derrière les écuries?

— Parce que Monsieur a peur!…

Et en effet, je trouvai mon oncle à l'endroit indiqué. Il était debout devant les paysans qui le saluaient et lui disaient quelque chose à quoi il répondait avec animation. M'approchant, je l'appelai; il se retourna et nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre.

Sa joie de me voir touchait au ravissement. Il m'embrassait, me pressait les mains, comme s'il eut revu son propre fils sauvé d'un danger mortel; comme si je l'eusse sauvé, lui aussi, par mon arrivée; comme si j'eusse apporté avec moi la solution de toutes les difficultés où il se débattait, et du bonheur, et de la joie pour toute sa vie, ainsi que pour celle de ceux qu'il aimait, car il n'eut jamais consenti à être heureux tout seul. Mais, après les premières effusions, il s'embrouilla et ne sut plus que dire. Il m'accablait de questions et voulait me conduire sans retard près des siens.

Nous avions déjà fait quelques pas quand il revint en arrière pour me présenter tout d'abord aux paysans de Kapitonovka. Soudain, sans motif apparent, il se mit à me parler d'un certain Korovkine rencontré en route trois jours plus tôt et dont il attendait la visite avec impatience. Puis il abandonna Korovkine pour sauter à un tout autre sujet. Je le regardais avec bonheur. En réponse à ses questions, je lui dis que je ne me proposais pas d'entrer dans l'administration, mais voulais poursuivre ma carrière scientifique.

Aussitôt, mon oncle crut devoir froncer les sourcils et se composer une physionomie très grave. Quand il sut que, dans les derniers temps, j'avais étudié la minéralogie, il releva la tête et jeta autour de lui un regard d'orgueil comme s'il eut découvert cette science à lui tout seul et en eut écrit un traité. J'ai déjà dit que ce mot de science le plongeait dans une adoration d'autant plus désintéressée que, pour son compte, il ne savait absolument rien.

— Ah! me dit-il un jour, il est de par le monde des gens qui savent tout! et ses yeux brillaient d'admiration. — On est là; on les écoute, tout en sachant qu'on ne sait rien, tout en ne comprenant rien à ce qu'ils disent et l'on s'en réjouit dans son coeur. Pourquoi? Parce que c'est la raison, l'utilité, le bonheur de tous. Cela, je le comprends. Déjà, je voyage en chemin de fer, moi; mais peut-être mon Ilucha volera-t-il dans les airs… Et enfin, le commerce, l'industrie… ces sources, pour ainsi dire… j'entends que tout cela est utile… C'est utile, n'est-ce pas?

Mais revenons à mon arrivée.

— Attends, mon ami, attends commença-t-il en se frottant les mains et en hâtant le pas. Je vais te présenter à un homme rare, à un savant qui sera célèbre dans ce siècle; c'est Foma lui-même qui me l'a expliqué… Tu vas faire sa connaissance.

— C'est de Foma Fomitch que vous voulez parler, mon cher oncle?