— Alors, c'est donc vrai? Il va épouser cette Tatiana?

— Quelle Tatiana?

— Cette sotte!

— Ce n'est pas du tout une sotte! Elle est très bonne et vous n'avez pas le droit de parler ainsi. C'est un noble coeur, plus généreux que beaucoup d'autres. Es-ce sa faute si elle est malheureuse?

— Excusez-moi. Admettons que vous ayez raison. Mais ne vous trompez-vous pas sur le fond même de l'affaire? Comment se fait-il qu'ils soient aussi bienveillants à l'égard de votre père? S'ils étaient aussi animés contre vous que vous le dites, s'ils voulaient vous chasser, ils auraient une autre attitude envers lui et ne lui feraient pas si bon accueil.

— Mais ne voyez-vous pas ce que mon père fait pour moi? Il joue le bouffon! On l'accueille parce qu'il a su gagner les bonnes grâces de Foma Fomitch. Cet ancien bouffon est flatté d'en avoir un maintenant. Pour qui croiriez-vous donc qu'il pût agir ainsi? Ce n'est que pour moi, pour moi seule! À quoi ça lui servirait-il, à lui? ce n'est pas pour lui-même qu'il s'abaisserait ainsi devant qui que ce fût. Il peut paraître ridicule aux yeux de certains, mais c'est l'homme le plus honnête, le plus noble! Il croit (Dieu sait pourquoi, mais ce n'est pas parce que je suis bien payé), il croit préférable que je reste dans cette maison. Mais j'ai réussi à le dissuader en une lettre résolue. Il est venu pour me chercher et m'emmener dès demain. Nous sommes à la dernière extrémité. Ils vont me dévorer et je suis certaine qu'on se dispute en ce moment à cause de moi. À cause de moi, ils vont le déchirer, ils vont le perdre. Et il est pour moi comme un père, plus qu'un père, vous entendez! Je ne veux plus attendre; j'en sais plus long que les autres. Demain, demain même, je partirai. Qui sait? Peut-être pourront-ils raccommoder son mariage avec Tatiana Ivanovna… Voilà. Maintenant vous savez tout et je vous prie de l'en instruire, puisque je ne peux même plus lui parler; on nous épie et surtout cette Pérépélitzina. Dites-lui qu'il ne s'inquiète pas de moi, que j'aime mieux manger du pain noir dans l'izba de mon père que de continuer ici à lui occasionner du tourment. Pauvre, je dois vivre en pauvre… Mais Dieu! quel vacarme! Que se passe- t-il encore? Tant pis; j'y vais de ce pas et coûte que coûte. Je vais tout leur cracher à la face et advienne que pourra! je le dois. Adieu!

Et elle s'enfuit. Je restai là, conscient du rôle ridicule que je venais de jouer et me demandant comment tout cela allait se terminer. Je plaignais la pauvre jeune fille et avait grand'peur pour mon oncle. Soudain Gavrilo surgit près de moi. Il tenait encore son cahier à la main.

— Votre oncle vous demande, dit-il d'un ton morne.

— Mon oncle m'appelle? où est-il?

— Dans la salle où l'on prend le thé, où vous étiez tantôt.