Le laquais venait annoncer que Foma Fomitch «ne consentait pas à venir, qu'il considérait la sommation de mon oncle par trop brutale et qu'il en était offensé». Mon oncle frappa du pied en criant:

— Amène-le! amène-le ici de force! Traîne-le!

Vidopliassov, qui n'avait jamais vu son maître dans un tel transport de colère, se retira fort effrayé. J'étais stupéfait.

«Il faut qu'il se passe quelque chose de bien grave, me disais-je, pour qu'un homme de ce caractère en vienne à ce point d'irritation, et trouve la force de pareilles résolutions!»

Pendant quelques minutes, mon oncle se remit à arpenter la pièce.
Il semblait en lutte avec lui-même.

— Ne déchire pas ton cahier, dit-il enfin à Gavrilo. Attends et reste ici. J'aurais peut-être besoin de toi. Puis, s'adressant à moi: — Mon ami, me dit-il, il me semble que je me suis un peu emballé. Toute chose doit être faite avec dignité, avec courage, mais sans cris, sans insultes. C'est cela! Dis-moi, Sérioja, ne trouverais-tu pas préférable de t'éloigner un moment? Cela t'est sans doute égal? Je te raconterai après tout ce qu'il se sera passé, hein? Qu'en penses-tu? Fais-le pour moi.

Je le regardai fixement et je dis:

— Vous avez peur, mon oncle! Vous avez des remords.

— Non, mon ami, je n'ai pas de remords! s'écria-t-il avec beaucoup de fougue. Je ne crains plus rien. Mes résolutions sont fermement prises. Tu ne sais pas, tu ne peux t'imaginer ce qu'ils viennent d'exiger de moi. Pouvais-je consentir? Non et je le leur prouverai. Je me suis révolté. Il fallait bien que le jour arrivât où je leur montrerais mon énergie. Mais, sais-tu, mon ami, je regrette de t'avoir fait demander. Il sera pénible à Foma de t'avoir pour témoin de son humiliation. Vois-tu, je voudrais le renvoyer d'une façon délicate, sans l'abaisser. Mais ce n'est qu'une manière de parler; j'aurai beau envelopper mes paroles les plus adoucies, il n'en sera pas moins humilié! Je suis brutal, sans éducation; je suis capable de lâcher quelque mot que je serai le premier à regretter. Il n'en demeure pas moins qu'il m'a fait beaucoup de bien… Va-t-en, mon ami… Voilà qu'on l'amène; on l'amène! Sérioja, sors, je t'en supplie… Je te raconterai tout. Sors, au nom du Christ!

Et mon oncle me conduisit vers la terrasse au moment même où Foma faisait son entrée. Je dois confesser que je ne m'en allai pas. Je décidai de rester où j'étais. Il y faisait noir et, par conséquent, on ne pouvait me voir. Je résolus d'écouter!