Je ne cherche pas à excuser mon action, mais je dis hautement que ce fut un exploit de martyr, quand je pense que je pus écouter des choses pareilles pendant toute une grande demi-heure sans perdre patience. J'étais placé de manière non seulement à fort bien voir, mais aussi à bien entendre.

À présent, imaginez-vous un Foma à qui l'on a ordonné de venir sous peine de voir employer la force en cas de refus.

— Sont-ce bien mes oreilles qui ont entendu une telle menace, colonel? larmoya-t-il en entrant. Est-ce bien votre ordre que l'on m'a transmis?

— Parfaitement, ce son tes oreilles, Foma; calme-toi, fit courageusement mon oncle. Assieds-toi et causons sérieusement en amis et en frères. Assieds-toi, Foma.

Foma Fomitch s'assit solennellement dans un fauteuil. Mon oncle se mit à arpenter la pièce à pas précipités et irréguliers, ne sachant évidemment par où commencer.

— Tout à fait en frères, répéta-t-il. Tu vas comprendre, Foma, tu n'es pas un enfant; je n'en suis pas un non plus; en un mot, nous sommes tous deux en âge… Hem! Vois-tu Foma, il y a sur certains points des malentendus entre nous… oui, sur certains points. Alors, ne vaudrait-il pas mieux se séparer? Je suis convaincu que tu es un noble coeur, que tu ne me veux que du bien et que c'est pour cela que tu… Mais assez de paroles superflues! Foma, je suis ton ami pour la vie et je te le jure sur tous les saints! Voici quinze mille roubles; c'est tout ce que je possède en numéraire; j'ai gratté les dernières miettes et je fais du tort aux miens. Prends-les sans crainte! Toi, tu ne me dois rien; je dois t'assurer la vie. Prends sans crainte! Toi, tu ne me dois rien, car jamais je ne pourrai te payer tout ce que tu as fait pour moi et que je reconnais parfaitement, quoique nous ne nous entendions pas en ce moment sur un point capital. Demain, après- demain, quand tu voudras, nous nous quitterons. Va dans notre petite ville, Foma, ce n'est qu'à dix verstes d'ici. Tu trouveras derrière l'église, dans la première ruelle, une très gentille maisonnette aux volets verts; elle appartient à la veuve d'un pope; on la dirait faite pour toi. Cette dame ne demandera pas mieux que de la vendre, et je l'achèterai pour t'en faire présent. Tu t'y installeras et tu seras tout près de nous; tu t'y consacreras à la littérature, aux sciences; tu acquerras la célébrité. Les fonctionnaires de la ville sont des gens nobles, affables, désintéressés; le pope est un savant. Tu viendras nous voir les jours de fête et ce sera une existence de paradis! Veux- tu?

Voilà donc comment il voulait chasser Foma! me dis-je. Il ne m'avait pas parlé d'argent.

Il se fit un long et profond silence. Dans son fauteuil, Foma semblait atterré et, immobile, il regardait mon oncle visiblement gêné par ce silence et ce regard.

— L'argent! murmura-t-il enfin d'une voix volontairement affaiblie. Où est-il cet argent? Donnez-le! Donnez-le vite!

— Le voici, Foma, dit mon oncle, ce sont les dernières miettes, quinze mille roubles, tout ce que j'avais. Voici!