— Et, s'il lui fait dès demain sa demande, fis-je, elle serait officiellement sa fiancée, et sera trop tard pour l'enlever!
— Bien entendu, il serait trop tard! C'est donc pour cela qu'il faut travailler à ce que cette éventualité ne puisse se produire et que je vous demande votre concours. Seul, j'aurais beaucoup de peine, mais, à nous deux, nous parviendrons à empêcher Yégor Ilitch de faire cette demande; il faut nous y appliquer de toutes nos forces quand nous devrions rouer de coups Foma Fomitch, pour attirer sur lui l'attention générale et détourner tous les esprits du mariage. Naturellement cela ne se ferait qu'à toute extrémité et c'est dans ce cas que je compte sur vous.
— Encore un mot: vous n'avez parlé de votre projet à personne autre que moi?
Mizintchikov se gratta la nuque avec une grimace mécontente.
— J'avoue, répondit-il que cette question m'est plus désagréable à avaler que la plus amère pilule. C'est justement que j'ai déjà dévoilé mon plan, oui, j'ai fait cette bêtise! et à qui? À Obnoskine. C'est à peine si je peux y croire moi-même. Je ne comprends pas comment ça a pu se produire. Il était toujours près de moi; je ne le connaissais pas; lorsque cette inspiration me fut venue, une fièvre s'empara de moi et, comme j'avais reconnu dès l'abord qu'il me fallait un allié, je me suis adressé à Obnoskine… C'est absolument impardonnable!
— Mais que vous répondit-il?
— Il sauta là-dessus avec ravissement. Seulement, le lendemain matin, il avait disparu et il ne reparut que trois jours après, avec sa mère. Il ne me parle plus; il fait plus: il m'évite. J'ai tout de suite compris de quoi il retournait. Sa mère est une fine mouche qui en a vu de toutes les couleurs (je l'ai connue autrefois). Il n'est pas douteux qu'il lui a tout raconté. Je me tais et j'attends; eux m'espionnent et l'affaire traverse une phase excessivement délicate. Voilà pourquoi je me hâte.
— Mais que craignez-vous d'eux?
— Je ne crois pas qu'ils puissent faire grand'chose; mais, en tout cas, ils me nuiront. Ils exigeront de l'argent pour payer leur silence et leur concours; je m'y attends… Seulement, je ne peux ni ne veux leur donner beaucoup; ma résolution est prise: il m'est impossible de leur abandonner plus de trois mille roubles de commission. Comptez: trois mille roubles pour eux, cinq cents que coûtera le mariage; il faudra payer les vieilles dettes, donner quelque chose à ma soeur… Que me restera-t-il sur les cent mille roubles? Ce serait la ruine!… D'ailleurs, les Obnoskine sont partis.
— Ils sont partis? demandai-je avec curiosité.