— Vous savez, répliqua-t-il d'une voix tremblante et saccadée, — vous savez, Nicolas Vsévolodovitch, nous laisserons de côté, une fois pour toutes, les personnalités, n'est-ce pas? Libre à vous, sans doute, de me mépriser tant qu'il vous plaira si vous trouvez ma conduite si ridicule, mais pour le moment vous pourriez bien, n'est-ce pas, m'épargner vos moqueries?
— Bien, je ne le ferai plus, dit Nicolas Vsévolodovitch.
Le visiteur sourit, frappa avec son chapeau sur son genou, et ses traits recouvrèrent leur sérénité.
— Ici plusieurs me considèrent même comme votre rival auprès d'Élisabeth Nikolaïevna, comment donc ne soignerais-je pas mon extérieur? fit-il en riant. — Qui pourtant vous a ainsi parlé de moi? Hum. Il est juste huit heures; allons, en route: j'avais promis à Barbara Pétrovna de passer chez elle, mais je lui ferai faux bond. Vous, couchez-vous, et demain vous serez plus dispos. Il pleut et il fait sombre, du reste j'ai pris une voiture parce qu'ici les rues ne sont pas sûres la nuit… Ah! à propos, dans la ville et aux environs rôde à présent un forçat évadé de Sibérie, un certain Fedka; figurez-vous que cet homme est un de mes anciens serfs; il y a quinze ans, papa l'a mis, moyennant finances, à la disposition du ministre de la guerre. C'est une personnalité très remarquable.
Nicolas Vsévolodovitch fixa soudain ses yeux sur Pierre
Stépanovitch.
— Vous… lui avez parlé? demanda-t-il.
— Oui. Il ne se cache pas de moi. C'est une personnalité prête à tout; pour de l'argent, bien entendu. Du reste, il a aussi des principes, à sa façon, il est vrai. Ah! oui, dites donc, si vous avez parlé sérieusement tantôt, vous vous rappelez au sujet d'Élisabeth Nikolaïevna, je vous répète encore une fois que je suis moi aussi une personnalité prête à tout, dans tous les genres qu'il vous plaira, et entièrement à votre service… Eh bien, vous prenez votre canne? Ah! non, vous ne la prenez pas. Figurez-vous, il m'avait semblé que vous cherchiez une canne.
Nicolas Vsévolodovitch ne cherchait rien et ne disait mot, mais il s'était brusquement levé à demi, et son visage avait pris une expression étrange.
— Si, en ce qui concerne M. Gaganoff, vous avez aussi besoin de quelque chose, lâcha tout à coup Pierre Stépanovitch en montrant d'un signe de tête le presse-papier, — naturellement je puis tout arranger et je suis convaincu que vous ne me tromperez pas.
Il sortit sans laisser à Nicolas Vsévolodovitch le temps de lui répondre; mais avant de s'éloigner définitivement, il entrebâilla la porte et cria par l'ouverture: