Dans les derniers jours d'août, les dames Drozdoff revinrent enfin, elles aussi. Leur arrivée, qui précéda de peu celle de notre nouvelle gouvernante, fit en général sensation dans la société. Mais je parlerai de cela plus tard; je me bornerai à dire, pour le moment, que Prascovie Ivanovna, attendue avec tant d'impatience par Barbara Pétrovna, lui apporta une nouvelle des plus étranges: Nicolas avait quitté les dames Drozdoff dès le mois de juillet; ensuite, ayant rencontré le comte K… sur les bords du Rhin, il était parti pour Pétersbourg avec ce personnage et sa famille. (N. B. Le comte avait trois filles à marier.)

— Je n'ai rien pu tirer d'Élisabeth, trop fière et trop entêtée pour répondre à mes questions, acheva Prascovie Ivanovna, — mais j'ai vu de mes yeux qu'il y avait quelque chose entre elle et Nicolas Vsévolodovitch. Je ne connais pas les causes de la brouille; vous pouvez, je crois, ma chère Barbara Pétrovna, les demander à votre Daria Pavlovna. Selon moi, elle n'y est pas étrangère. Je suis positivement enchantée de vous ramener enfin votre favorite et de la remettre entre vos mains, c'est un fardeau de moins sur mes épaules.

Ces mots venimeux furent prononcés d'un ton plein d'amertume. On voyait que la «femme affaiblie» les avait préparés à l'avance et qu'elle en attendait un grand effet. Mais, avec Barbara Pétrovna, les allusions voilées et les réticences énigmatiques manquaient leur but. Elle somma carrément son interlocutrice de mettre les points sur les i. Prascovie Ivanovna changea aussitôt de langage: aux paroles fielleuses succédèrent les larmes et les épanchements du coeur. Comme Stépan Trophimovitch, cette dame irascible, mais sentimentale, avait toujours besoin d'une amitié sincère, et ce qu'elle reprochait surtout à sa fille Élisabeth Nikolaïevna, c'était de ne pas être pour elle une amie.

Mais de toutes ses explications et de tous ses épanchements il ne ressortait avec netteté qu'un seul point: Lisa et Nicolas s'étaient brouillés; du reste, Prascovie Ivanovna ne se rendait évidemment aucun compte précis de ce qui avait amené cette brouille. Quant aux accusations portées contre Daria Pavlovna, non seulement elle ne les maintint pas, mais elle pria instamment Barbara Pétrovna de n'attacher aucune importance à ses paroles de tantôt, parce qu'elle les avait prononcées «dans un moment de colère». Bref, tout prenait un aspect fort obscur et même louche. Au dire de la générale Drozdoff, la rupture était due à l'esprit obstiné et moqueur de Lisa; quoique fort amoureux, Nicolas Vsévolodovitch s'était senti blessé dans son amour-propre par les railleries de la jeune fille, et il lui avait riposté sur le même ton.

— Peu après, ajouta Prascovie Ivanovna, nous avons fait la connaissance d'un jeune homme qui doit être le neveu de votre «professeur», du moins, il porte le même nom…

— C'est son fils et non pas son neveu, rectifia Barbara Pétrovna.

Prascovie Ivanovna ne pouvait jamais retenir le nom de Stépan Trophimovitch, et, en parlant de lui, l'appelait toujours «le professeur».

— Eh bien, va pour son fils; moi, cela m'est égal. C'est un jeune homme comme les autres, très vif et très dégourdi, mais voilà tout. Ici, Lisa elle-même agit mal: elle se mit en frais d'amabilité pour le jeune homme afin d'éveiller la jalousie chez Nicolas Vsévolodovitch. Je ne la blâme pas trop d'avoir eu recours à un procédé que les jeunes filles ont coutume d'employer et qui est même assez gentil. Seulement, loin de devenir jaloux, Nicolas Vsévolodovitch se lia d'amitié avec son rival; on aurait dit qu'il ne remarquait rien ou que tout cela lui était indifférent. Lisa en fut irritée. Le jeune homme partit brusquement, comme si une affaire urgente l'eût obligé de nous quitter sans retard. Dès que la moindre occasion s'en présentait, Lisa cherchait noise à Nicolas Vsévolodovitch. Elle s'aperçut que celui-ci causait quelquefois avec Dacha, ce qui la rendit furieuse. Pour moi, matouchka, je ne vivais plus. Les médecins m'ont défendu les émotions violentes, et ce lac si vanté avait fini par m'exaspérer: je n'y avais gagné qu'un mal de dents et un rhumatisme. J'ai lu, imprimé quelque part, que le lac de Genève fait du tort aux dents: c'est une propriété qu'il a. Sur ces entrefaites, Nicolas Vsévolodovitch reçut une lettre de la comtesse, et, le même jour, prit congé de nous. Ma fille et lui se séparèrent en amis. Pendant qu'elle le conduisait à la gare, Lisa fut fort gaie, fort insouciante, et rit beaucoup, seulement, c'était une gaieté d'emprunt. Lorsqu'il fut parti, elle devint très soucieuse, mais ne prononça plus un seul mot à son sujet. Je vous conseillerais même pour le moment, chère Barbara Pétrovna, de ne pas entreprendre Lisa sur ce chapitre, vous ne feriez que nuire à l'affaire. Si vous vous taisez, c'est elle qui vous parlera la première, et alors vous en saurez davantage. À mon avis, l'accord se rétablira entre eux, si toutefois Nicolas Vsévolodovitch ne tarde pas à arriver comme il l'a promis.

— Je vais lui écrire tout de suite. Si les choses se sont passées ainsi, cette brouille ne signifie rien! D'ailleurs, pour ce qui est de Daria, je la connais trop bien; cela n'a pas d'importance.

— J'ai eu tort, je le confirme, de vous parler de Dachenka comme je l'ai fait. Elle n'a eu avec Nicolas Vsévolodovitch que des conversations banales à haute voix. Mais alors tout cela m'avait tellement énervée… Lisa elle-même n'a pas tardé à lui rendre ses bonnes grâces…