Barbara Pétrovna écrivit le même jour à Nicolas et le supplia d'avancer son retour, ne fût-ce que d'un mois. Cependant cette affaire continuait à l'intriguer. Elle passa toute la soirée et toute la nuit à réfléchir. L'opinion de Prascovie Ivanovna lui semblait pécher par un excès de naïveté et de sentimentalisme. «Prascovie a toujours eu l'esprit romanesque», se disait-elle, «en pension elle était déjà comme cela. Nicolas n'est pas homme à battre en retraite devant les plaisanteries d'une fillette. La brouille, si réellement brouille il y a, doit avoir une autre cause. Cet officier pourtant est ici, elles l'ont amené avec elles, et il loge dans leur maison, comme un parent. Et puis, en ce qui concerne Daria, Prascovie s'est rétractée trop vite: elle a certainement gardé par devers soi quelque chose qu'elle n'a pas voulu dire…»
Le lendemain matin, Barbara Pétrovna avait arrêté un projet destiné à trancher l'une au moins des questions qui la préoccupaient. Ce projet brillait surtout par l'imprévu. Au moment où elle l'élaborait, qu'y avait-il dans son coeur? il serait difficile de le dire, et je ne me charge pas d'accorder les contradictions nombreuses dont il fourmillait. En ma qualité de chroniqueur, je me borne à relater les faits exactement comme ils se sont produits, ce n'est pas ma faute s'ils paraissent invraisemblables. Je dois pourtant déclarer que le matin, il ne restait à la générale aucun soupçon concernant Dacha; à la vérité, elle n'en avait jamais conçu, ayant toute confiance dans sa protégée. Elle ne pouvait même admettre que son Nicolas eût été entraîné par sa Daria. Quand toutes deux se mirent à table pour prendre le thé, Barbara Pétrovna fixa sur la jeune fille un regard attentif et prolongé, après quoi, pour la vingtième fois peut-être depuis la veille, elle se répéta avec assurance:
— C'est absurde!
La générale remarqua seulement que Dacha avait l'air fatiguée et qu'elle était plus tranquille et plus apathique encore qu'à l'ordinaire. Après le thé, suivant leur habitude invariable, les deux femmes s'occupèrent d'un ouvrage de main. Barbara Pétrovna exigea un compte rendu détaillé des impressions que Dacha avait rapportées de son voyage à l'étranger; elle la questionna sur la nature, les villes, les populations, les moeurs, les arts, l'industrie, etc., laissant absolument de côté les Drozdoff et l'existence que Dacha avait menée chez eux. Assise près de sa bienfaitrice, devant une table à ouvrage, la jeune fille parla pendant une demi-heure d'une voix coulante, monotone et un peu faible.
— Daria, interrompit tout à coup Barbara Pétrovna, — tu n'as rien de particulier à me communiquer?
Daria réfléchit durant une seconde.
— Non, rien, répondit-elle en levant ses yeux limpides sur
Barbara Pétrovna.
— Tu n'as rien sur le coeur, sur la conscience?
— Rien.
Ce mot fut prononcé d'un ton bas, mais avec une sorte de fermeté morne.