— Comment? fit avec un léger frisson Maurice Nikolaïévitch; — est-ce que vous n'avez pas prétendu à sa main? N'y prétendez-vous pas maintenant encore?

— En général, je ne puis parler à un tiers de mes sentiments pour une femme; excusez-moi, c'est une bizarrerie d'organisation. Mais, pour le reste, je vous dirai toute la vérité: je suis marié, il ne m'est donc plus possible ni d'épouser Élisabeth Nikolaïevna, ni de «prétendre à sa main».

Maurice Nikolaïévitch fut tellement stupéfait qu'il se renversa sur le dossier de son fauteuil; pendant un certain temps ses yeux ne quittèrent pas le visage de Stavroguine.

— Figurez-vous que cette idée ne m'était pas venue, balbutia-t- il; — vous avez dit l'autre jour que vous n'étiez pas marié… je croyais que vous ne l'étiez pas…

Il pâlit affreusement et soudain déchargea un violent coup de poing sur la table.

— Si, après un tel aveu, vous ne laissez pas tranquille Élisabeth Nikolaïevna, si vous la rendez vous-même malheureuse, je vous tuerai à coups de bâton comme un chien!

Sur ce, il sortit précipitamment de la chambre. Pierre Stépanovitch, qui y entra aussitôt après, trouva le maître du logis dans une disposition d'esprit fort inattendue.

— Ah! c'est vous! fit Stavroguine avec un rire bruyant qui semblait n'avoir pour cause que la curiosité empressée de Pierre Stépanovitch. — Vous écoutiez derrière la porte? Attendez, pourquoi êtes-vous venu? Je vous avez promis quelque chose… Ah, bah! je me rappelle: la visite «aux nôtres»? Partons, je suis enchanté, vous ne pouviez rien me proposer de plus agréable en ce moment.

Il prit son chapeau, et tous deux sortirent immédiatement.

— Vous riez d'avance à l'idée de voir «les nôtres»? observa avec enjouement Pierre Stépanovitch qui tantôt s'efforçait de marcher à côté de son compagnon sur l'étroit trottoir pavé en briques, tantôt descendait sur la chaussée et trottait en pleine boue, parce que Stavroguine, sans le remarquer, occupait à lui seul toute la largeur du trottoir.